Site blog

Picture of Le Paleoblog
by Le Paleoblog - Tuesday, 19 January 2038, 3:14 AM
Anyone in the world

 

Ce blog a pour objectif de vous faire partager les découvertes, les coups de cœur et les astuces de deux paléographes professionnels passionnés par leur métier.

Si vous aimez l’histoire, la généalogie, la paléographie, n’hésitez à parcourir régulièrement ce blog !


 

[ Modified: Tuesday, 29 May 2018, 2:21 PM ]
 
Anyone in the world

L'incendie de Troyes en 1524 a peu fait l'objet d'études, malgré son retentissement considérable à l'époque. On retient essentiellement ce qu'en dit le local Nicolas Pithou ou l'avocat Nicolas Versoris. Celui-ci appartient à une famille parisienne connue qui a donné plusieurs hommes de loi au Parlement et au Châtelet. Professionnellement, il suit donc les traces de son père, Guillaume. Malgré une fortune somme toute modeste, il est soldat de la garde bourgeoise et fait habituellement son service à la porte Saint-Germain. Attaché au roi, on comprend son intérêt pour les questions de sécurité publique, dans le livre de raison qu'il rédige au quotidien.
Ces auteurs sont les principales sources sur le sujet, mais la découverte d'une troisième mention dans une Chronique parisienne apporte un nouvel éclairage. Et pour cause, ces deux écrits d'auteurs parisiens sont très proches et appartiennent au champ du for privé. Il s'agit donc de documents produits en dehors d'un cadre institutionnel et témoignant d'une prise de parole personnelle.

Si l'un est conservé aux archives du Vatican et l'autre se trouve à la Bibliothèque nationale de France, ils témoignent tous deux de ce qui se disait à la capitale au moment des faits, au sujet d'un incendie qui s'est déroulé à plus de 150 km de là. Si les deux récits sont rédigés à peu de distance des évènements, sans travail de réécriture spécifique, il est difficile de déterminer les sources mobilisées par chacun des auteurs. Probablement se fondent-ils essentiellement sur les rumeurs qui bruissent dans les rues parisiennes. 

Pour ces deux auteurs, les faits sont lointains. Ils peuvent même être contradictoires au sein d'un même récit. Le 14 mai 1524, alors que les beaux jours sont là et qu'il peut régner une certaine chaleur, le feu éclate. Le chroniqueur parisien considère que l'affaire commence "après 
minuyt", mais le troyens Nicolas Pithou atteste plutôt de 22 heures. On sait que l'incendie se propage rapidement depuis la maison d'un apothicaire et ravage d'abord le cœur commerçant de la ville (quartiers de Croncels, de Saint-Jean et du Beffroy). Les deux parisiens s'accordent pour considérer que l'incendie est d'importance, ravageant un tiers de la ville ou "quinze cens maisons", auxquelles s'ajoutent "cinq ou six esglises" (dont partiellement celle de Saint-Jean-au-Marché, et totalement pour Saint-Pantaléon et Saint-Nicolas). Versoris se risque même à une estimation allant jusqu'à "ung million d'or" perdu, en bâtiments, biens et marchandises. Ce qui est intéressant ici, c'est que – pour les deux auteurs – le traitement des faits est vite expédié. Pour eux, cela n'a d'importance qu'à travers ses répercussions dans la capitale. Ce qui compte, c'est qu'il s'agit d'incendiaires, appelés boutefeux, et que l'acte est criminel. Versoris ne s'en cache pourtant pas : il s'agit d'informations d'une fiabilité douteuse. Il l'exprime clairement à travers la formule "l'on dict et est certain que c'estoit feu gregois". L'expression est ici clairement un oxymore, c'est-à-dire l'association de deux notions contraires.

Ainsi, on est au cœur de la "rumeur", terme qui apparaît en langue française au XIIIe siècle. Durant l'époque médiévale et encore au XVIe siècle, il est peu employé et est principalement assimilé au "bruit qui court". Celle-ci emprunte des voies informelles et populaires. À cette époque, on préfère la notion de "bruit public" qui peut concerner le peuple ou un groupe social plus déterminé. Ces expressions sont impalpables et difficiles à cerner pour l'historien. La principale difficulté consiste à comprendre ce phénomène oral à partir de sources écrites. Le chroniqueur parisien, par exemple, ne s'aventure pas en conjectures sur les causes de l'incendie, mais cherche un responsable lorsqu'il considère que "la commune renommée estoit que Monsr de Bourbon avoit ce fait faire". La renommée est alors l'opinion d'une "grant quantité de gens" au sujet d'un individu. Il faut bien prendre en compte la portée de cette expression puisque cela évoque explicitement la réputation, notion capitale durant l'époque moderne.
Pour l'opinion commune, Charles III de Bourbon (1490-1527) est un suspect commode. Connétable de France jusqu'à l'année précédente, il vient de fuir auprès de Charles Quint qui le nomme lieutenant-général. Humilié et pourchassé, alors que ses terres sont rattachées au royaume, il vient tout juste de remporter la bataille de la Sesia du 30 avril et prépare l'invasion de la Provence.  
De plus, le chroniqueur parisien semble donner raison à la thèse criminelle en insistant sur la durée extraordinaire de l'incendie (deux jours et deux nuits). En soulignant qu'il prend à plusieurs endroits simultanément, l'acte malveillant est donc signé. Nicolas Versoris, comme souligné ci-dessus, évoque la piste du feu grégeois et ce n'est pas un hasard. Employé au Moyen Âge par les Byzantins pour les combats navals, il a l'avantage certain de résister à l'eau. Pourtant d'autres informations de l'époque font état d'un feu tombé du ciel, ce qui pourrait évoquer un orage comme il en existe tant en cette saison. Les éléments contradictoires s'accumulent, les hommes du temps ne font pas nécessairement le tri et les incohérences apparentes sont noyées dans le feu de la plume. Et pour cause, ce qui retient l'attention d'un parisien c'est bien que la majorité se persuade que des incendiaires sont à la solde des Flamands et des Anglais.

En 1524, le royaume de France est engagé dans la Sixième guerre d'Italie qui l'oppose à la monarchie espagnole, au royaume d'Angleterre et au Saint-Empire, aux côtés de leurs alliés de la République de Venise. Ce conflit met en jeu les prétentions de François Ier en Italie, dans les Flandres et en Artois. En somme, comme pour l'accusation à l'encontre de Charles III de Bourbon, il s'agit de désigner l'ennemi de l'extérieur et sa cinquième colonne à l'intérieur des frontières. Pour les deux auteurs parisiens, vous l'aurez compris, ce qui compte ce n'est pas tant l'incendie de Troyes, que ses répercussions à Paris. Ainsi, immédiatement des suspects sont arrêtés dans la plus grande confusion, afin "de sçavoir toute vérité".
Suivant une logique proche de celle de l'incendie de Tonnerre en 1553, on suspecte même un complot, avec des boutefeux prétendument chargés d'incendier les plus grandes villes du royaume. Les choses s'emballent et chacun confesse des centaines de complices. À Paris, on croit même savoir que les incendiaires sont déjà entre les murs. La peur s'empare des rues alors qu'on découvre des "croix rouges et noires bourguignonnes" aux portes d'entrées de maisons, le premier juin soit à peine une semaine après l'incendie. Pour les auteurs de la capitale, l'enjeu est bien là : les bourgeois en armes sont mobilisés la nuit et les portes de la ville sont fermées. C'est dans ce contexte d'inquiétude qu'on "envoya querir pour le interrogé" un vieil homme que le chroniqueur juge comme "le plus lait villain que jamais homme vit". Si on cherche à démêler les faits par voie judiciaire, l'objectif est également de procéder à des exécutions, comme dans le cas du jeune couple. Également qualifiées de "plus laides creatures que l’on eut peu regarder" par le chroniqueur, la condamnation à être brûlés vifs vise à rassurer par une démonstration de force. L'objectif pour le pouvoir est de montrer et de donner à voir sa victoire sur le crime. Symboliquement, on applique le bûcher quand le crime exige une purification extrême et l'élimination totalement du corps du coupable. Cela correspond aussi à la tendance classique d'imposer une sanction analogue au crime perpétré dans de nombreux tribunaux d'Ancien Régime.

Dans le microcosme d'une société urbaine du XVIe siècle, il faut aussi intégrer que cette crainte de l'incendie volontaire ne peut être qu'au centre des préoccupations des autorités et des chroniqueurs de Paris ou d'ailleurs. Jamais anodin, les dégâts sont souvent importants et pas seulement pour les propriétaires ou les locataires de maisons incendiées, mais aussi pour l'ensemble de la communauté.
Depuis le Moyen Âge, il est difficile d'éteindre des incendies en ville et cela demeure une problématique longtemps encore, comme en témoigne le Grand incendie de Londres en 1666 qui ravage plus de 13 000 maisons, 87 églises paroissiales, la cathédrale Saint-Paul et la Cité. Pour porter l'eau, le plus souvent on ne dispose que de seaux et de cruches afin de s'attaquer aux flammes. Des chiffons humides peuvent être placés au bout de perches tendues pour ralentir le feu, mais le plus souvent la solution réside dans l'abattement de murs et de maisons. Avec la peste et les maladies, l'incendie reste un risque contre lequel on peine à se prémunir efficacement. C'est sans doute ce qui explique cette explosion de rumeurs et de nouvelles dans un contexte de conflits internationaux exacerbés. On assimile donc, dans un même mouvement, conspirateurs, empoisonneurs, assassins et incendiaires ce qui forme un cocktail inflammable dont les auteurs d'écrits privés se font l'écho.

Baptiste ETIENNE

Transcription :
« (Des bouttefeux de Troys) L’an mil V
c XXIIII, le mardi XXIIII jour de may audict an,
il y eut plusieurs maraulx de la ville de Troys qui après
minuyt mirent le feu dedans ladicte ville. Lequel feu dura par
l’espace de deux jours et deux nuytz et fut brulé plus de
la tierce partye de la ville et furent brulez lesdictz maraulx en
plusieurs lieux et y avoit desdictz maraulx tel qui n’avoit
que huit ans et, toutesfoys, furent brulez tous vifz. Entre
aultres, fut amenée une femme à Paris, avecques ung jeune garson,
environ de l’aage de quinze ans, lequel l’on disoit estre le fiencé
à ladicte femme qui furent brulez tous vifz en la Place Maubert,
le samedi (rayé : X) IIe jour de juillet audict an et disoit l'en que c’estoient
les deux plus laides creatures que l’on eut peu regarder
et icelle année le mardi XXVe jour d’octobre fut brulé tout
vif en la Place de Greve ung vielz homme des boutefeux dudict
Troys. Lequel avoit esté mys au feu à Troys, mais la court l’envoya
querir pour le interrogé et estoit le plus lait villain que jamais
homme vit et la commune renommée estoit que Monsr de
Bourbon avoit ce fait faire. »

Références :
BnF, Français 17527, Chronique parisienne
Gustave Fagniez (éd.), Livre de raison de Me Nicolas Versoris, avocat au Parlement de Paris (1519-1530), Paris : imprimerie Daupeley-Gouverneur, 1885, p. 47-51
Amédée Salmon (éd.), Philippe de Beaumanoir – Coutumes de Beauvaisis, vol. 2, Paris : Alphonse Picard et fils, éditeurs, 1900, p. 419
Pierre-Eugène Leroy, Chronique de Troyes et de la Champagne durant les guerres de Religion (1524-1594), 3 vol., Reims : Presses Universitaires de Reims, 1998-2000

Christiane de Craecker-Dussart, « La rumeur : une source d'informations que l'historien ne peut négliger. À propos d'un recueil récent », dans Le Moyen Âge, n° 1, 2012, p. 169-176
Simon Dagenais, La circulation de l'information en France pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle vue par les diaristes parisiens et toulousains Barbier, Hardy et Barthès, Mémoire de maîtrise, Université de Québec, Montréal, 2010
Catherine Denys, « Ce que la lutte contre l'incendie nous apprend de la police urbaine au XVIIIe siècle », Orages, Littérature et culture (1760-1830), Association Orages, 2011, p. 17-36
Séverine Fargette, « Rumeurs, propagande et opinion publique au temps de la guerre civile (1407-1420) », Le Moyen Âge, n° 2, 2007, p. 309-334
Claude Gauvard, « Rumeur et stéréotypes à la fin du Moyen Âge », dans La circulation des nouvelles au Moyen Âge, Paris : Éditions de la Sorbonne, 1994, p. 157-177
Nicole Gonthier, « À tout crime, un châtiment », dans Le châtiment du crime au Moyen Âge (XIIe-XVIIe siècle), Rennes : Presses universitaires de Rennes, 1998, p. 111-172 
Didier Le Fur, « La colère de Dieu », dans François Ier, Paris : Perrin, 2015, p. 321-332
François Vion-Delphin et François Lassus (dir.), Les hommes et le feu de l'Antiquité à nos jours – Du feu mythique et bienfaiteur au feu dévastateur, Besançon : Presses universitaires de Franche-Comté, 2003

"Les écrits du for privé de la fin du Moyen Âge à 1914", Groupe de recherches de l'Université de Paris-Sorbonne dirigé par Jean-Pierre Bardet et François-Joseph Ruggiu, ANR-CNRS, n° 2649 (en ligne
[ Modified: Saturday, 17 April 2021, 12:03 PM ]
 
Logo Baptiste Etienne - Paléographie
by Baptiste Etienne - Sunday, 11 April 2021, 9:15 AM
Anyone in the world


hôtelhôtel

« (D'une femme qui fut bruslée avec ung homme decapité et son varlet pendu et sa chamberiere et une autre chamberiere batue au cul de la charette) L'an mil Vc XXXIII, le samedi XIIII jour de juing, une femme
tenant hostellerie à Paris, à l'enseigne de La Lanterne, au derriere
de l'eglise Monsieur Sainct Gervais, nommée Parrette Lalment.
Laquelle avoit empoisonné son mary, avec ung homme
natif du pais de Languedoc, d'ung villaige nommé
Hecquefonde, et seigneur dudict lieu, près d'une petite ville
nommée Castres et se disoit escuier et homme d'armes de Monseigneur
de La Marche, logié en l'ostel de ladicte Parrette. Lequel fut
fut (sic) querir les poisons en la ville d'Estampes, au moyen du
quel cas ladicte femme fut condampnée à estre trainée sur une
claie, au cul d'une charette, depuis le Chastellet jucques
devant son logis, où illec fist admende honnorable et puis 
menée au cymetiere Sainct Jehan et guidée à une potence
haulte et puis bruslée et ledict escuier estant dedans ladicte
charette voyant faire ladicte justice fut decapité à icelle
heure sur ung eschaffault, estant en ladicte place. Et, le lundi
ensuyvant XVIe dudict juing, furent pendus en ladicte place,
le serviteur de ladicte Parrette avec une de ses chamberieres,
à cause qu'ilz estoit consentent dudict empoisonnement, une 
autre chamberiere dudict logis fut batue au cul de la charette,
pour ce qu'elle en savoit quelque chose. Ledict serviteur n'avoit
d'aage que XVIII (ans) et la chamberiere qui fut pendue environ XV,
le mary de ladicte Parrette luy voyant estre ainsy tourmenté
à cause dudict poison ce vint complaindre à ung sien voisin
apoticquaire, lequel congnu sa maladie et luy bailla si bon
remede qu'il fut guery, tout sain et a depuis vescu long temps. »

Le contexte de cette affaire est difficile à déterminer avec exactitude. L'auteur anonyme de cette chronique demeure relativement flou sur les faits précis. Même avec de longs et difficiles recoupements, il ne serait pas possible d'identifier avec certitude les acteurs de ce sombre fait divers de 1533. Ce que l'on connaît, c'est le lieu du crime : une hôtellerie. À Paris comme dans les autres ville d'Ancien Régime, la circulation des hommes est un point central. Les termes de « chambre garnie », d’« auberge » et d’« hôtellerie » sont invariablement associés dans les sources et présentent une double vocation : la restauration et l’hébergement transitoire.
Il s'agit également de débits de boissons, ce qui explique l'interdiction faite aux religieux de fréquenter ces établissements. Théoriquement, les édits royaux considèrent que ces lieux doivent être réservés aux étrangers de la ville. Toutefois, les recommandations ne sont pas respectées par les populations et les hôtelleries font largement figure de lieu d'échange, avec un rôle considérable dans les circulations de marchandises. De manière général, en tant que mode de logement temporaire le plus commun, le discours sur les hôtelleries est celui de la suspicion : à chaque crise, on ordonne de contrôler les clients. 

S'il est difficile à estimer, on sait que le réseau d'hôtelleries est très dense à Paris, et ce, dès la Renaissance. Le nombre d'établissement demeure variable d'une cité à l'autre, on est probablement dans des proportions équivalentes à d'autres capitales comme Londres ou Rome, qui comporte un établissement pour 233 habitants au XVIe siècle. À l'instar du cas rennais ou rouennais, la localisation de ces établissements réponds à la vocation de carrefour commercial. On trouve donc nombre d'auberges aux portes de la ville, mais également un réseau plus épais auprès des lieux de pouvoir. Situé derrière l'Hôtel de ville, l'enseigne de La Lanterne est au cœur d'un quartier à la fois très bourgeois et très populaire. Dans une même rue et dans des établissements de passage tels qu'une hôtellerie, différents milieux sociaux se croisent et se fréquentent. C'est ce dont témoigne l'évocation – dans cette affaire – d'un complice qualifié d'écuyer et homme d'arme de Robert IV de La Marck, capitaine des Cent-Suisses, lieutenant général en Normandie et maréchal de France en 1547. Pour la petite histoire, lui-même meurt empoisonné en 1556.
Logé temporairement, d'un statut social plus élevé, on en sait peu sur ce soldat d'Aiguefonde en Languedoc. Par contre, en tant que noble, son châtiment est la décapitation. Celle-ci demande une grande attention du bourreau puisqu'elle s'effectue à l'épée, le condamné se tenant à genoux sur l'échafaud. Roturier, son valet n'a pas le droit au même traitement et subit la pendaison qui est la peine capitale la plus fréquente dans le royaume. D'ailleurs, s'il ne retient pas plus l'attention du chroniqueur que les autres accusés, ce n'est pas un hasard. L'empoisonnement est au centre des préoccupations au XVIe siècle. C'est une grande affaire européenne depuis longtemps. Les historiens médiévistes ont qualifié le XIIe siècle anglo-normand ou le XIVe siècle ibérique de "siècle des poisons". Pourtant déjà durant l'Antiquité, les affaires sont connues et parfaitement ancrées dans l'imaginaire collectif. D'une certaine manière, le meurtre par venin conserve donc des particularités communes de l'Antiquité jusqu'à l'époque de Louis XIV, voire des années 1830 lorsqu'on a su détecter scientifiquement les traces d'arsenic.

Et pour cause, cette pratique est en discordance absolue avec les valeurs des civilisations médiévale et de l'époque moderne. Sa mise en œuvre suppose une préméditation, dans une société de violence spontanée. Il est commis sans arme matérielle, dans un monde où l'effusion de sang détermine habituellement la gravité du crime. Pratiqué par traîtrise, de manière insidieuse et fourbe, il est un forfait difficile à prouver en justice. L'accusé est donc souvent celui ou celle qui a un mobile et son crime est jugé avec d'autant plus de dureté que l'empoisonneur prive souvent sa victime d'une belle mort et donc de confession. 
L'empoisonnement est alors un art de la table. Pulvérisée dans les liquides ou dans les plats, en poudre ou en potion, la substance venimeuse est discrète.
Comme le souligne Ana-Begoña Conde, à la Renaissance, un savoir basé sur les textes antiques (Aristote, Dioscoride, etc.) et sur la redécouverte des textes arabes (Avicenne, Averroès, Maimonide, etc.) émerge au sujet des poisons. On s'intéresse aux propriétés des différentes substances et on considère qu'elles obéissent à des lois naturelles. Le poison est alors de plus en plus perçu comme naturel et à la composition savante. Dans ce contexte, le rôle des apothicaires est crucial. Chargés de préparer les remèdes, mais aussi de leur application, ils disposent d'une certaine liberté d'action. Ils connaissent des produits pouvant être nocifs et peuvent proposer des remèdes, comme le texte le suggère. C'est d'ailleurs l'expertise de ce professionnel qui permet ici de faire état d'une tentative d'empoisonnement. De l'Aconit qui frappe en quelques minutes après l'ingestion (suc de feuilles ou racine) aux plantes vénéneuses (la Belladone, la Stramoine, la Jusquiame Noire, la Mandragore, etc.), en passant par la digitaline un des fameux "poisons du cœur", les substances dangereuses sont bien connues des professionnels de cette époque. C'est le cas également des plantes à acide cyanhydrique (pêcher, cerisier, pommier, abricotier, etc.) ou encore le ricin qui sont connus et utilisés depuis l'Antiquité.

Comme souvent, en matière d'empoisonnement, il n'y a qu'une victime : l'époux. Dans un schéma classique, la nature même du crime conduit à accuser une femme, comme pour le cas emblématique d'Anne de Buringel. Celle-ci est accusée d'avoir tué son conjoint puis toute sa famille. Longtemps ignorée par l'historiographie, la violence féminine est désormais au cœur des recherches. Toutefois, il serait hasardeux de faire de l'empoisonnement un crime féminin dans les faits. On ne dispose pas de données pour le XVIe siècle, mais les époques plus tardives montrent que empoisonneurs et empoisonneuses se rencontrent dans les archives. 
Le lien entre femmes et usage de poisons se retrouve en particulier dans les procès en sorcellerie. Ainsi, l'empoisonnement apparaît de manière assez mécanique dans les deux tiers des procès de sorcellerie féminine et c'est bien ce qui marque l'imaginaire des hommes du temps. Cela dit, à partir de la Renaissance, on distingue nettement poison et participation au sabbat, on met donc une frontière entre sorcellerie et empoisonnement dans les procédures judiciaires. Néanmoins, l'empoisonnement et la sorcellerie demeurent associés jusqu'au XVIIe siècle, erreur logique que notre chroniqueur ne commet pas dans ce récit. Et pour cause, associer la femme au poison s'inscrit dans un imaginaire sociologique qui place sa pratique dans un milieu fermé (la famille) et qui suppose une relation hiérarchique (l'empoisonné est perçu comme supérieur à l'empoisonneur). 


Références : 
BnF, Français 17527, Chronique parisienne

Lydie Bodiou, Frédéric Chauvaud et Myriam Soria, « Les objets du poison de l'antiquité à nos jours », Sociétés & Représentations, n° 32, 2011, p. 217-240
Coline Cardin et Geneviève Pruvost, « La violence des femmes : un champ de recherche en plein essor - Bibliographie commentée », Champ pénal, vol. 8, 2011 (en ligne)
Franck Collard, Le crime de poison au Moyen Âge, Presses Universitaires de France, 2003
Ana-Begoña Conde, « Le poison-maléfice dans les procès de sorcellerie. L'exemple du tribunal inquisitorial de Cuenca (fin XVe-XVIIe siècle) », dans Poison et antidote dans l'Europe des XVIe et XVIIe siècles, Arras : Artois Presses Université, 2011, p. 158-171
Charlotte Fuchs, « Maris battus et épouses révoltées au XVI
e et au XVIIe siècles : sources et non-dits », "Étudier l'invisible", Journée d'étude thématique de l'ADSHS, mai 2015 (en ligne)
Sabine Juratic, « Réseau hôtelier et accueil des étrangers à Paris (XVIIIe-XIXe siècle) – Minorités et espace urbain du bas Moyen Âge à l’époque moderne », dans Les étrangers dans la ville, Minorités et espace urbain du bas Moyen Âge à l'époque moderne, Paris : Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1999, p. 271-282 
Yvonne Le Brun, « Les cafés, cabarets et auberges à Rennes de 1849 à 1871 », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, vol. 85, n° 4, 1978, p. 595-616
Philippe Meyzie, « De l'auberge aux traiteurs. Lieux et métiers pour se restaurer », dans L'alimentation en Europe à l'époque moderne, Armand Colin, 2010, p. 53-72
Daniel Roche (dir.), La ville promise – Mobilité et accueil à Paris (fin XVIIe-début XIXe siècle), Paris : Fayard, 2000
Nicolas Simon, Le poison dans l’histoire : crimes et empoisonnements par les végétaux, thèse en pharmacie, Université Henri Poincaré, Nancy, 2003
Martha Vassiliadi, « L'anatomie d'un crime au féminin - Poison, passions et autres délices », Cahiers Balkaniques, hors-série, 2016 (en ligne)
Fabrice Vigier, « Les structures hôtelières de deux villes du Centre-Ouest français sous l’Ancien Régime », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, vol. 118, n° 1, 2011, p. 113-142

[ Modified: Tuesday, 13 April 2021, 9:38 PM ]
 
Anyone in the world


Le CanuLe Canu

« (d’ung Jacobin hereticque Vcc XXXIIII) Le mercredi XVII jour de juing, l’an mil Vc XXXIIII,
ung hereticque nommé Jacques de La Croix, dict (nota : Alexandre et son propre nom estoit Lorent Canu, il avoit esté) Lorent Canu,
natif de la ville de Caen, au diocese d’Evreux, lequel
estoit Jacobin et s’en alla à Lion où il se maria à deux
femmes. Cependant, fut prins à cause de son heresye et de
ses deulx femme et la justice, ainsy advertye, le condampna à
estre bruslé tout vif, dont il fut appellant en la court de
Parlement à Paris, lequel y fut admené et si bien
interrogé qu’il confessa estre moyne. Par quoy, celuy jour
fut desgradé devant Nostre Dame de Paris, par Monseigneur de
l’arcevesque de Lion et les deux abbez de Sainct Magloire
et luy, ainsy, desgradé fut faict à icelle heure ung sermon
solempnel par ung docteur en theologie, nommé Monseigneur Barthou,
chanoine de Paris, en la presence dudict hereticque et de tout le peuple
et puis devestu de sa robbe ecclesiasticque et vestu d’ung
petit haubergon rouge bandé de jaune et puis baillé entre
les mains des huissiers de Parlement. Lequel le menerent
en la court où il fut condampné à estre guidé en une
potence et bruslé tout vif en la Place Maubert. Ce qui fut
faict le lendemain XVIIIe dudict juing, à cause que le jour
qui fut desgradé, il vint si grand ravyne d’eaue, que la justice
ne peust etre acomplie celuy jour et quant il fut à la
Place Maubert et descendu d’ung tumbereau, il pria messieurs
les docteurs qui le conduisoient avecq le greffier criminel
de Parlement, luy donner congié de faire une petite harengue,
ce qui luy fut octroyé et commença fort bien à parler du
Sainct Sacrement de l’hostel, mais la fin n’en vallut
rien. Par quoy, mesdictz seigneurs les docteurs ne le voulurent
laisser achever et fut bruslé tout vif avec son procès, mais
tousjours crioit Jhesus et encores luy estant dedans le feu. »   

Ces quelques lignes figurent dans une Chronique manuscrite conservée à la Bibliothèque nationale de France. Le style est assez attendu, mélangeant poésies, notes historiques issues de diverses lectures et journal quotidien de 1523 à 1534. Si le nom de l'auteur n'est pas connu puisqu'il se cache derrière une certaine neutralité dans le récit des faits, celui-ci vit à Paris. À l'évidence, il s'agit d'un lettré, instruit et érudit en latin.
De même, il est manifestement de confession catholique. Par conséquent, sa vision d'un évènement dont il est contemporain, en ce mois de juin 1534, est à interpréter en gardant cet élément en tête. S'il fait montre d'une certaine distance critique dans sa Chronique, notamment lorsqu'il copie le poème subversif du "Monde qu'on acheve de paindre", il demeure un homme de son temps. Or, depuis 1520, les tensions religieuses entre catholiques et protestants ne cessent de s'étendre dans la société. Il est difficile de déterminer la date du début de la Réforme dans le royaume de France. Le 31 octobre 1517, Luther rend public sa protestation contre les indulgences, toutefois, il n'y pas encore de rupture franche. Ce n'est véritablement le cas qu'à la suite de l'excommunication ou de la condamnation de la diète de Worms, respectivement le 3 janvier et le 26 mai 1521. Dès octobre 1523, le décret contre Luther dans le diocèse de Meaux a fait grand bruit dans le royaume (en réaction à une implantation précoce et locale de la Réforme). Dans ce contexte, des penseurs comme Érasme s'efforcent alors de distinguer Réformation luthérienne et réforme de l'Église.

Les contemporains en témoignent : très vite les idées de Luther se diffusent à travers l'Europe. On est au cœur de l'émergence de l'esprit de réforme, mais encore avant la rupture calviniste de 1542. En partie en réaction à cette tendance nouvelle, à partir des années 1528-1529, on observe au sein de l'Église catholique l'émergence d'une volonté de réforme cléricale. Celle-ci se caractérise par la mise en œuvre de mesures simples et pratiques. Néanmoins, l'inertie du clergé reste profonde, alors que le radicalisme de certains partisans de la réforme exaspère une partie des mouvements catholiques. À Paris, en 1528, le premier attentat iconoclaste cristallise les positions de chacun. Les tensions commencent à se faire sentir dans l'ensemble du royaume, mais en juin, cette condamnation intervient avant l'affaire des Placards. Le détail est d'importance puisqu'il s'agit d'une polémique qui surgit suite à l'affichage clandestin d'un texte anticatholique dans l'espace public de la capitale, la nuit du 17 au 18 octobre.
Cet évènement marque une profonde rupture dans la gestion de la question religieuse par l'autorité souveraine qui cesse alors sa politique de conciliation envers les réformateurs. Il ne faudrait pas croire pour autant que la violence d'État envers les hérétiques n'existe pas avant ce tournant, comme en témoigne la condamnation de Jean Vallière, le 8 août  1523. À l'image de Laurent Canu, il était religieux – moine augustin – et originaire de Normandie. Les deux hommes connaissent la même sentence : brûlés vifs. Cela s'inscrit dans des pratiques anciennes et ancrées. Au XIIe siècle, le bûcher faisait déjà parti de la panoplie de lutte contre les hérésies, mais le droit sur cette question n'était alors pas fixé. Par exemple, le concile de Reims en 1157 n'exclut pas la peine de mort en la matière, mais privilégie l'emprisonnement ou le bannissement. Toutefois, la pratique dépasse presque systématiquement le texte et ne distingue pas entre pratiquants et prosélytes. Dès cette époque, le fait d'avouer est souvent suffisant pour prononcer la peine capitale. Dans le temps long, la condamnation de Laurent Canu n'a donc rien d'exceptionnel.

Qui est la victime, Laurent Canu ? Les sources sont contradictoires. Si certains auteurs voient une erreur d'identification pure et simple, d'autres considèrent qu'il serait de Rouen, de Caen, voire de Paris. Et pour cause, chacune de ces villes a une ou plusieurs familles avec ce nom. Notre chroniqueur commet une erreur manifeste puisque Caen est du diocèse de Bayeux, et ce, depuis le IVe siècle. Il commet donc une erreur commune en écrivant Évreux en pensant à Bayeux. S'il semble effectivement d'origine normande, une chose est claire : on en sait peu sur cette personne et l'usage de multiples pseudonymes n'aide pas à démêler les faits. Sur son parcours aussi, les sources se contredisent. Certains chroniqueurs de l'époque considèrent qu'il serait allé jusqu'en Savoie, avant de poursuivre à Genève en juillet 1533, "au pays où l'Evangile du Seigneur estoit purement presché".
Il y aurait rencontré Guillaume Farel qui prêche alors dans la cité qui adopte officiellement la réforme en mai 1536 sous son impulsion. Si un passage par le territoire Suisse est probable, tant le lien entre Lyon et Genève est important à cette époque, notre chroniqueur parisien n'en fait pas état. En tout cas, les sources concordent sur sa condamnation à mort à Lyon, pour avoir prêché la réforme. Il est alors mené à Paris et, sur le chemin, on pense même qu'il serait parvenu à convertir le capitaine chargé d'assurer son transfert.

Comment expliquer ces flous ?
Dans ce genre de procédures, il est normal que tous les éléments ne soient pas connus du public. Le secret est au cœur même du fonctionnement judiciaire en matière d'hérésie. Ainsi, l'accusé est souvent placé à l'isolement, à travers un confinement draconien. Cette méthode repose sur des mécanismes affectifs visant à la destruction de la personnalité. Si on est clairement pas dans le secret d'une procédure inquisitoriale, notre chroniqueur n'est pas nécessairement une source d'une grande fiabilité : l'information commune est celle qu'il répercute dans son écrit. Celui-ci n'est pas proche du monde judiciaire ou des religieux. Il ne dispose pas d'une information de première main.
En outre, c'est assez classique en la matière, mais les accusés savent que la procédure est jouée d'avance. Même lorsque la torture est employée et cela semble le cas pour Laurent Canu, les accusés cherchent parfois à jeter un voile sur leur origine et leur parcours. Certains cherchent même à semer le doute sur leurs pratiques religieuses ou protègent leurs proches. Dans le cas présent, l'emploi même de noms fictifs laisse à penser qu'il a pu mentir à plusieurs reprises sur cet élément. Néanmoins, on ne peut exclure également qu'en tant que prêcheur de doctrines dangereuses pour l'autorité, il ait utilisé de faux noms pour se protéger. En somme, la procédure en elle-même n'a pas pour vocation d'exposer la vérité sur une situation telle que celle-ci.

Quel est le chef d'accusation retenu ? Laurent Canu est un hérétique, au sens propre du terme. Dès le XIe siècle, la notion est clairement établie par Pierre Damien qui considère que cela touche ceux qui choisissent "ce qui leur plaît" et qui refusent les institutions "transmises par les sains". Par conséquent, l'hérésie "n'est pas l'erreur, mais l'obstination opiniâtre". On reproche donc au protestant de refuser de réviser sa position. C'est d'ailleurs son refus de varier sur le dogme qui retient l'attention d'autres contemporains. Ils relèvent même que les juges, agacés par son comportement, auraient prononcé la sentence en pleine audience, alors qu'ils auraient dû la faire exprimer par un clerc du greffier criminel. Notre chroniqueur parisien relève cet entêtement de l'accusé à prêcher la réforme jusqu'à sa dernière harangue.
En outre, déjà à l'époque médiévale, on considère comme précurseurs d'hérésie, toute personne qui rejette la législation canonique sur les empêchements de mariage. En soulignant donc que l'homme a des mœurs dissolues et qu'il s'est marié par deux fois, l'auteur souligne doublement son crime. Plus encore, il est apostat, c'est-à-dire qu'il a renié ses vœux. Il faut vraiment considérer cette accusation comme l'abandon volontaire et public d'une foi. Au XIIIe siècle, Thomas d'Aquin expliquait la distinction entre trois sortes d'apostasie : celle qui éloigne l'individu de la possibilité de salut, celle qui concerne les prêtres et celle pour les moines. Dès cette époque donc, les moines déserteurs sont considérés comme apostats et traités comme tels.
Or, Laurent Canu avoue son statut de religieux jacobin, ce qui sous-entend qu'il est de l'ordre de Saint Dominique. Le terme de Jacobin étant un usage métonymique pour qualifier le couvent de ces religieux dominicains. Celui-ci est donc un Frère prêcheur ou, autrement dit un chanoine régulier, un groupe à l'identité urbaine marquée au XVIe siècle. Ce mouvement prend racine au Moyen Âge, avec comme objectif de lutter contre l'hérésie cathare. Ses membres prononcent donc des vœux religieux, vivent en moines, en associant une vie de prière et une vie pastorale. Depuis la fin du XVe siècle, les Jacobins ne sont plus un ordre mendiant comme c'était le cas au XIIIe siècle. Ainsi, ils obtiennent alors le droit de posséder des biens propres, des paroisses et des revenus.
Dès lors qu'il reconnaît être religieux, les autorités sont obligées de dégrader Laurent Canu afin d'être en mesure de le livrer à nouveau à la justice. Depuis le XIIe siècle, sauf en cas d'hérésie, cette procédure devient exceptionnelle puisqu'on considère que la dégradation est une sanction suffisante en elle-même, ne justifiant pas la livraison à la juridiction séculière en plus. Symboliquement, à cette occasion, on change ses vêtements et la couleur, avant de le remettre à la justice royale , incarnée par l'huissier.

En somme, le cas de ce religieux s'inscrit dans une longue tradition de lutte contre les hérétiques et est original dans le cadre de la poussée des tensions religieuses. Le voile qui entoure l'accusé, les versions contradictoires des contemporains, voire les réécritures ultérieures entretiennent une situation dans laquelle il est difficile de tirer le vrai du faux. Notre chroniqueur, lui-même, se fonde essentiellement sur la rumeur, le bruit commun. Il se fait donc le reflet de ce qui se dit, au moment de l'exécution ou peu après. Il n'y a donc pas ou peu de travail de recul ou de critique de ses propres sources qu'il ne mentionne pas.
En tout cas, notre chroniqueur ne laisse aucune place au doute. En ce sens, il est parfaitement de son époque et son approche témoigne d'une polarisation religieuse. On est loin de la conception médiévale de l'hérésie qui associe souvent ce crime à la folie. Encore au XIVe siècle, l'argument avait pesé dans le cas de Thomas d'Apulie qui avait pu bénéficier d'une expertise médicale pour attester de sa démence. Ce genre de considération ne peut plus trouver de place dans cette société de la première moitié du XVIe siècle, marquée par l'émergence du protestantisme.
Baptiste Etienne

Références :
BnF, Français 17527, Chronique parisienne
Jean Crespin, Histoire des martyrs persecutez et mis à mort pour la verité de l'evangile depuis le temps des apostres jusques à present (1619), rééd. par Daniel Benoit, vol. 1, Toulouse : Société des livres religieux, 1885, p. 285

Olivier Descamps, « Le déclin des officialités à l'époque moderne », dans Les clercs et les princes – Doctrines et pratiques de l'autorité ecclésiastique à l'époque moderne, Paris : Publications de l'École nationale des chartes, 2013, p. 195-211
Bernard Cottret, « Les feux (vers 1515-vers 1559) », dans L'Édit de Nantes, Perrin, 2016, p. 27-68
Sophie Hasquenoph, « Les dominicains français au XVIIIe siècle : une crise d'identité », Revue d'histoire de l'Église de France, n° 205, 1994, p. 249-261
Yves Krumenacker, « Quand début la Réforme en France ? », Études Épistémè, n° 32, 2017 (en ligne)
Didier Le Fur, « Entre concorde et répression », dans François Ier, Perrin, 2015, p. 561-570
Nicole Lemaitre, « Les évêques réformateurs français et leur personnel dans le choc de la réformation luthérienne (1523-1529) », dans François Ier et Henri VIII – Deux princes de la Renaissance (1515-1547), Lille : Publications de l'Institut de recherches historiques du Septentrion, 1995, p. 103-119
Henri Platelle, « Hérésie, répression, adaptation », dans L'Eurasie (XIe-XIIIe siècles), PUF, 1982, p. 519-572
Isabelle Poutrin, "L'apostasie, désertion de la foi (catholicisme, 17e-20e s.)", Conversion/Pouvoir et religion, 10/06/2014 (en ligne)
Maud Ternon, « Hérétique ou dément ? Autour du procès de Thomas d'Apulie à paris en 1388 », Criminocorpus, Folie et justice de l'Antiquité à l'époque contemporaine, 15/02/2016
Alessia Trivellone, "Les hérétiques, l'eau et le feu", Hérésie, Pouvoirs et sociétés, Le carnet du GIS HéPoS, publié le 03/06/2018 (en ligne)
« Pierre Caroli, Clément Marot, Mathurin Cordier et quarante-six autres, ajournés par les gens du roi comme suspects d'hérésie »,  Bulletin de la Société de l'Histoire du Protestantisme Français (1852-1865), vol. 10, N° 1-2, 1861, p. 35
[ Modified: Sunday, 11 April 2021, 2:14 PM ]
 
Picture of Le Paleoblog
by Le Paleoblog - Saturday, 13 March 2021, 10:34 PM
Anyone in the world

Les archives ne sont pas qu'un ramassis de vieux papiers poussiéreux, comme en témoigne cette copie manuscrite du XVIIIe siècle de l'énigmatique Carte de Tendre, d'auteur inconnu mais issu des papiers des familles Castelain-Mahieu et actuellement conservée au service Patrimoine de la Médiathèque Jean Lévy à Lille (Ms C5). Inventée probablement par plusieurs personnalités au XVIIe siècle, cette carte est une représentation allégorique de la vie amoureuse, telle qu'elle est perçue par le mouvement des Précieuses. Elle s'accompagne d'un texte – reproduit intégralement dans sa version d'époque – qui varie d'une version à une autre. Celui-ci évoque une vision de la tendresse et des sentiments, sans forcément d'imprégnation à connotation religieuse et gardant certaines distances avec la dimension salace... en mettant en avant que la seule passion acceptable est celle des "nobles sentiments que l'homme peut éprouver". 
Par l'allégorie, visible dès la première lecture, la carte ordonne et hiérarchise les rapports humains d'un point de vue subjectif. Toutefois, lorsqu'on analyse ce type de document, il faut garder à l'esprit que la pure amitié et l'amour platonique n'étaient pas nécessairement un idéal partagé par toutes les précieuses. En outre, au cours du temps, la carte a été abondamment critiquée pour sa dimension allégorique qui s'éloigne d'une approche classique et sur le fond par les auteurs libertins. Tant et si bien que, pour se protéger des critiques, Madeleine de Scudéry (1607-1701), souvent considérée comme à l'origine de cette représentation, a préféré en réduire la portée puisqu'elle déclara que la Carte de Tendre n'est que le fruit d'une demi-heure d'attention.

De quoi laisser libre cours à notre réflexion sur nos relations sociales actuelles, plus de deux siècles plus tard... et pour cause, le Siècle des Lumières marque un tournant remarquable dans l'expression des sentiments. Si les décennies précédentes avaient valorisé la figure idéale d'un amour vertueux, le bouillonnement intellectuel du XVIIIe siècle apporte une critique de la figure amoureuse et un enrichissement du concept. Connue comme l'époque où le libertinage est perçu comme un idéal, ce texte – par bien des aspects  fait preuve d'un certain conservatisme et d'un raidissement des mœurs perceptible à la veille de la Révolution. Voir ressurgir un tel document à ce moment précis est intéressant. Déjà, dans Les Précieuses ridicules (scène IV du premier acte), Molière (1622-1673) cite cette carte par dérision :

« En effet, mon oncle, ma cousine donne dans le vrai de la chose. Le moyen de bien recevoir des gens qui sont tout-à-fait incongrus en galanterie ? Je m’en vais gager qu’ils n’ont jamais vû la Carte de Tendre, et que Billets Doux, Petits Soins, Billets Galants et Jolis Vers, sont des terres inconnuës pour eux »

Certains auteurs, comme Voltaire (1694-1778), voient essentiellement la satisfaction des besoins dans l'amour, mais l'idée que la personne aimée fasse l'objet d'un choix intime existe en parallèle. À cette époque, l'expression des sentiments offre donc une tableau extrêmement contrasté. De même, les manifestations sensibles de l'amitié s'intensifient et s'extériorisent : tendresse, embrassades, serrements de mains, larmes et effusions. La notion d'amitié interprétée comme utilitariste et imbriquée dans des réseaux telle qu'elle est perçue au XVIIe siècle s'éloigne au profit d'une passion forte et légitime, objet de réflexions philosophiques nouvelles. 
Ce sentiment malléable et fluctuant a attiré l'attention des philosophes de l'Antiquité sous le nom de philia, durant l'époque médiévale l'amitié est intégrée à l'amour divin, alors que pour Montaigne (1533-1592) durant la Renaissance le mythe millénaire du couple d'amis ressurgit. Le Siècle des Lumières est celui du sentiment d'amitié, exprimé de manière sensible à travers les salons et les traités.


Description de la carte de Nouvelle Amitié à Tendre, 1783

Pour aller de Nouvelle Amitié à Tendre, il faut commencer son voyage à Nouvelle Amitié, première ville qui est au bas de la carte, pour aller aux autres, c'est-à-dire qu'on peut avoir de la Tendresse par trois causes différentes :
– ou par une Grande Estime,
– ou par Reconnoissances,
– ou par Inclination.
C'est pourquoi les trois villes de Tendre sont sur trois fleuves différents qui portent trois noms. Ce sont aussi trois routes différentes pour y aller, si bien comme on dit Cumes sur la mer d'Ionce et Cumes sur la mer Thyrienne, elle fait qu'on dit Tendre sur Inclination et Tendre sur Estime et Tendre sur Reconnoissance.

La Tendresse, qui nait par Inclination, n'a le soin de nul village, le long des bords de ce fleuve, qui va si vite qu'on n'a point besoin de logement le long de ses rives pour aller de Nouvelle Amitié à Tendre, mais pour aller à Tendre sur Estime, il n'en est pas de même car il y a autant de village qu'il y a de petites et grandes choses qu'ils peuvent contribuer à faire naitre par Estime cette Tendresse.
En effet, l'on voit que de Nouvelle Amitié on passe en un lieu qu'on appelle Grand Esprit, parce que c'est ce qui commence ordinairement l'Estime, ensuite on voit ces agréables villages de Jolis Vers, de Billet Galant et de Billet Doux qui sont les opérations les plus ordinaires du Grand Esprit dans le commencement d'une Amitié. Ensuite, pour faire un plus grand progrès dans cette route vous voÿez Sincérité, Grand Cœur, Probité, Générosité, Respect, Exactitude et Bonté qui est tout contre Tendre pour faire connoitre qu'il ne peut avoir de véritable estime sans Bonté, qu'on ne peut arriver à Tendre de ce côté là, sans avoir cette précieuse qualité. Après cela, il faut s'il vous plait à Nouvelle Amitié pour voir par quelle route on va de là à Tendre sur Reconnoissance, il faut aller d'abord de Nouvelle Amitié à Complaisance. Ensuite à ce petit village qui se nomme Soumission et qui en touche un autre fort agréable qui s'appelle Petit Soin. De là, il faut passer par Assiduité pour faire entendre que ce n'est pas assez d'avoir, durant quelque jours, tous ces Petits Soins obligeants qui donnent tant de Reconnoissance, si on ne les a assiduement.
Ensuite, il faut passer par un autre village qui s'appelle Empressement et ne pas faire comme certaines gens tranquilles et qui ne se battent pas d'un moment, quelque priere qu'on leur fasse et qui sont incapable d'avoir cet empressement qui oblige quelque fois si fort. Après cela, il faut passer à Grands Services et pour marquer marquer (sic) qu'il y a peu de gens qu'ils en rendent de tels. Ce village est plus petit que les autres. Ensuite, il faut passer à Sensibilité, pour faire connoitre qu'il faut sentir jusqu'aux plus petites douleurs de cœur qu'on aime.

Après, il faut pour arriver à Tendre passer par Tendresse, car l'amitié attire l'amitié. 
Ensuite, il faut aller à Obéissance n'y ayant presque rien qui engage plus le cœur de ceux à qui on obéit que de le faire aveuglément et pour arriver, enfin, où l'on veut aller, il faut passer à Constante Amitié qui est, sans doute, le chemin le plus sur pour arriver à Tendre sur Reconnoissance, comme il n'y a pas de chemin où l'on ne se puisse égarer. 

Si ceux qui sont à Nouvelle Amitié prenoient un peu plus à droite ou un peu plus a gauche, ils s'égareroient aussi, car si au partir de Grand Esprit on alloit à Négligence que vous voyez sur la carte, qu'ensuite continuant à cet égarement on alloit à Inégalité, de là à la Tiédeur, à Légèreté et à Oublie. Au lieu de se trouver vers Tendre sur Estime, on se trouveroit au Lac d'Indifférence que vous voyez marqué sur la carte et que par ses eaux tranquilles représentent la chose dont il porte le nom en cet endroit.

De l'autre côté, si au partir de Nouvelle Amitié on prenoit un peu trop à gauche et qu'on allat à Indiscretion, à Perfidie, à Orgueil, à Médisance ou à Méchanceté au lieu de se trouver à Tendre sur Reconnoissance, on se trouveroit à la Mer d'Inimitié, où tous les vaisseaux font naufrage et que par l'agitation de ses vagues convient fort juste avec cette impetueuse passion. 
Ainsi, on voit par ces routes différentes, qu'il faut avoir mille bonnes qualités pour acquérir une Amitié Tendre et que ceux qui en ont de mauvaises ne peuvent acquérir que la Haine ou l'Indifférence. Ainsi, pour faire connoitre sur cette carte qu'on ne peut acquérir l'amour ou la Tendresse de cœur des autres, on fait que la Rivière d'Inclination se jette dans une qu'on appelle la Mer Dangereuse parce qu'il est assez dangereux d'aller un peut au delà des dernieres bornes de l'Amitié et, ensuite, au delà de cette Mer, on trouve un pas qu'on appelle Terres Inconnuës, parce qu'en effet nous ne savons pas ce qu'il ÿ a et que nous ne croions pas que personne ait été plus loin qu'Hercule.
De sorte que, de cette façon, on trouve lieu de faire une agréable morale d'amitié par un simple peu d'esprit. 1783

Carte de tendre

Cyrille Glorieus

Références :
- Muriel Bassou, Représentations et pratiques de l'amitié : du cercle au jeu, du don à la collaboration, thèse de littérature, Université de Grenoble, 2011 (en ligne)
- Claude Filteau, « Le Pays de Tendre : l'enjeu d'une carte », Littérature, n° 36, 1979, p. 37-60 (en ligne
- Luisa Messina« L’amour au Siècle des lumières – Essor et fin des libertins »Revue des sciences sociales, n° 58, 2017, p. 40-45 (en ligne)
- Pièces choisies de Molière – à l'usage des écoles, Édimbourg : R. Fleming, 1744, p. 5
- Sylvie Mouysset, « De mémoire, d'action et d'amour : les relations hommes/femmes dans les écrits du for privé français au XVIIe siècle »Dix-septième siècle, n° 244, 2009, p. 393-408 (en ligne)
- Marie-Christine Pioffet, « Esquisse d'une poétique de l'allégorie à l'âge classique – La glose de l'abbé d'Aubignac »Études littérairess, vol. 43, n° 2, 2012, p. 109-128 (en ligne)
- Wolfgang Schmale, 
« Se révolter pour la fidélité : paysans en Saxe électorale (1648-1756) », dans Foi, fidélité, amitié en Europe à la période moderne – Mélanges offerts à Robert Sauzet, Tours : Presses universitaires François-Rabelais, 1995, p. 511-518 (en ligne)
- Guillaume Sciaux, « La carte du Tendre », article du site pacha-cartographe.fr, 2014 (en ligne)
- Id., « Jouer, penser, aimer sous l'Ancien Régime (XVIIe-XVIIIe siècle) », dans Storia Voce, émission présentée par Christophe Dickès, 2020 (en ligne)
« Arrêt sur... L'avènement de l'individu » BnF , exposition sur les "Lumières!" (en ligne )

[ Modified: Sunday, 11 April 2021, 1:43 PM ]
 
Anyone in the world
« Préséance : droit issu d'un privilège, créé par l'usage ou institué par une règle, de prendre place au-dessus de quelqu'un, de le précéder dans une hiérarchie protocolaire »


Le document présenté aujourd'hui est rare : il s'agit d'un plan de la Grand'Chambre du Parlement de Bordeaux. Cette chambre est la principale et la plus prestigieuse de cette cour de justice provinciale. À l'occasion de la tenue du lit de justice – séance solennelle en présence du roi – de Louis XIII le 10 décembre 1615, on dresse ce visuel qui offre la liste précise des officiers présents et indique leur place en fonction des règles de la cérémonie.

BnF Français 6392
BnF, Français 6392Contrats et cérémonies de mariages de rois et princes (XV e-XVIIe siècles)

Quel est l'objectif ? Dans une société d'ordres, les conflits de préséances entre les membres d'une institution constituent un point central qui permet aux institutions d'exister et de témoigner de leur rang. Dresser un tel plan protocolaire, reflète donc la volonté de se prémunir d'une éventuelle tension basée sur des revendications impromptues le jour de l'évènement.
Ainsi, en séances, en cérémonies, en processions ou dans tous les moments de la représentation sociale, les institutions et les hommes ne cessent de rivaliser pour affirmer leur place dans la société d’Ancien Régime. Chaque positionnement révèle un rang social et chaque écart fait l’objet de conflits visant à asseoir ses prétentions. Divers témoignages montrent donc un monde où le conflit a un rôle dans la régulation sociale, et ce, à toutes les échelles. Chaque homme, chaque officier, chaque institution cherche à se positionner par rapport aux autres. C’est bel et bien le regard extérieur qui donne un rang dans la société d’Ancien Régime.

Comment déterminer la place de chaque officier ?
Selon l'historienne Fanny Cosandey, on s'attache aux exemples puisés dans les cérémonies passées. Et pour cause, aucune constitution écrite ne valide alors l'organisation des pouvoirs. Chacun doit donc mettre en place des tensions, dont le point d'équilibre permet la reconnaissance de son autorité propre. C'est d'ailleurs, ce que reflète le Traicté de l'Eschiquier et Parlement de Normendie, rédigé par Alexandre Bigot de Monville :

BM Rouen
Bibliothèque municipale de Rouen, Y 23, coll. Martainville, Traicté de l'Eschiquier et Parlement de Normendie

Comme dans l'ensemble des documents de sa main, son écriture brouillonne est de petite taille surchargée et raturée. Son style aride de la décennie 1640 demeure particulièrement répétitif et parfois technique. Néanmoins, le Traicté est sans doute le manuscrit le plus abouti que nous ayons de ce magistrat. Composé de soixante-quatorze folios, il semble avoir été rédigé en vue d’une éventuelle édition. En effet, la structure même de ce texte est particulièrement élaborée et, comme l’auteur le note dans la préface, il aborde un sujet qui « n’a point encor, que je sçaches, esté expliqué par aucun autheur ». Bigot de Monville entreprend un véritable travail de spécialiste sur la cour souveraine dans laquelle il officie au quotidien, dans le sens où il mobilise des sources, qu’il mentionne systématiquement, afin de donner corps à son exposé. Au cœur des enjeux de son époque, il y aborde, notamment, la problématique des préséances rouennaises avec une perspective de temps long. Et, parmi les multiples exemples qu'il présente, nombre d'entre eux montrent qu'anticiper les tensions ne suffit pas toujours. Ainsi, en 1618, la situation dégénère aux portes de la ville :

« En effet, ses deputés s’etant rendus le 16 janvier jour de l’entrée en robbe et en bonnet montés sur leurs mulles, à la porte de Saint Hilaire, ils trouverent quelques deputés de la Chambre des comptes sous la voutte »

Allant à l’encontre de tout ce qui était convenu au préalable, deux officiers d'une autre cour souveraine – la Chambre des comptes – cherchent à imposer leur présence entre les murs de la ville (prérogative théoriquement réservée à l'institution la plus prestigieuse). Les parlementaires s’apprêtent à les repousser, mais ils engagent un affrontement armé afin d’écarter les huissiers du Parlement. En découle un attroupement dans lequel des mulets sont blessés, avant que les membres de la Chambre – largement inférieurs en nombre – ne se décident à battre en retraite. Au lendemain de cette procession qui a failli tourner à l’émeute, le Parlement engage un harcèlement judiciaire à l’encontre des officiers des Comptes jugés responsables de cette situation. Sans trouver véritablement de débouché, cette rivalité ressurgit quatre ans plus tard puisque les officiers de la Chambre « ne laisserent pas echapper cette occasion d’etendre leurs pretentions » et cherchent, encore, à se placer au même niveau que le Parlement. Il faut attendre 1640 et l’intervention du chancelier de France, pour voir les prétentions de la Chambre des comptes s’éteindre durablement. 
Ce type de conflits enkystés et se prolongeant sur plusieurs décennies démontre à quel point il est prudent de prévoir un plan censé lever toute ambiguïté protocolaire. En prévoyant précisément et en amont la place de chacun, on cherche donc à anticiper et à se prémunir de ces tensions récurrentes et anciennes. La problématique des préséances se rencontre à tous les étages de la société d'Ancien Régime (confréries, corporations, bancs de l'église, etc.). Ce type de contentieux visent à imposer ses prérogatives et son rang par rapport aux autres. Dans les faits, les désordres rituels – et parfois violents – qui s'expriment alors forment un moyen paradoxale d'imposer un ordre. Faire respecter son rang social permet donc d'éviter que des conflits encore plus importants n'éclatent. Pour trancher ces tensions structurelles et trouver une issue, l'arbitre est le plus souvent l'autorité royale. En somme, seule la décision du roi permet de faire émerger une nouvelle jurisprudence, qui est elle-même contestée immédiatement ouvrant un nouveau cycle de rivalités.

Sources :
- BnF, Français 6392
- Bibliothèque municipale de RouenY 23, coll. Martainville
- Trésor de la Langue Française informatisé

Bibliographie :

- Fanny Cosandey, « Participer au cérémonial – De la construction des normes à l’incorporation dans les querelles de préséances », dans Trouver sa place – Individus et communautés dans l’Europe moderne, Madrid : Casa de Velázquez, 2011
- ID., Le rang – Préséances et hiérarchies dans la France d’Ancien Régime, Paris : Éditions Gallimard, 2016
- Isabelle Dasque (dir.), « Faire l’histoire des parlements d’Ancien Régime (XVIe-XVIIIe siècles) », Histoire, économie & société, 31e année, 2012
- Raphaël Fournier, « Les rangs et préséances comme objets de l’histoire constitutionnelle. Le cas de l’ancien régime », Droits, vol. 64, n° 2, 2016
- Caroline Le Mao, Parlement et parlementaires – Bordeaux au Grand Siècle, Paris : Champ Vallon, 2007
- Gaël Rideau, « La construction d’un ordre en marche : les processions à Orléans (XVIIe-XVIIIe siècles) » dans Ordonner et partager la ville (XVIIe-XIXe siècle), Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2011


Transcription de la première page du Traicté :

Præface

[1] Le subject que j'entreprens en ce volume n'a point encor, que je sçaches, esté expliqué 
par aucun autheur duquel les œuvres ayent esté donnez au public. [Bernard][1] de La Roche Flavin [2] 
a composé un livre intitulé des Parlemens de France, mais n’ayant vescu que dans les Parlemens
de Paris & Tholose il n’a rien dict des autres parlemens ou fort peu de chose. Me Guillaume
Terrien [3] dans son Traicté du droict civil de Normandie, a inseré un livre[4] divisé en 16 livres
en a faict un livre de la cour de Parlement, mais il n'a faict qu’esbaucher la matiere
& n’a parlé que des choses qui peuvent estre notoires à un advocat & non à l’interieur de
la compagnie dont [à peine avoit il][5] veu les registres & n[6] des arrests, mais non les registres
secrets [7] ny assisté aux deliberations. Les commentateurs de la Coustume de Normandie en
ont expliqué les articles, sans parler de ce qui concerne le Parlement[8] cette matiere.

[2]
Je traicteray donc en ce receuil de l’establissement de l’Eschiquier & Parlement de Normandie, 
de la creation & suppression des offices du Parlement, de la division & competence des chambres, 
des privileges & prerogatives de la compagnie & officiers d’icelle, des reglemens entre divers 
officiers dudict Parlement, des contentions[9] survenues entre le Parlement & les autres compagnies
& officiers, de la forme observée aux actions & ceremonies publiques & autres choses
semblables.


[1] Bigot de Monville écrit initialement « le sr ».
[2] Bernard de La Roche-Flavin (1552-1627). A d’abord été avocat au Parlement de Toulouse, conseiller à la sénéchaussée en 1574, magistrat au Parlement de Paris en 1582, puis président à la chambre des Requêtes du Parlement de Toulouse.
[3] Guillaume Terrien ( -1574). A été avocat, lieutenant commis du sénéchal et garde du temporel et aumône de l’archevêque de Rouen, puis procureur du roi au bailliage de Dieppe. La première édition de ses Commentaires du droit civil a été publiée à titre posthume. Deux autres éditions ont suivi en 1578, puis en 1654.
[4] Ces éléments sont rayés dans le document original.
[5] L’auteur écrit d’abord « il n’auroit pas ».
[6] L’esperluette est biffée dans le manuscrit.
[7] Registres qui offrent des transcriptions des délibérations ayant eu lieu à la Grand’Chambre ou lors de l’assemblée des chambres. L’ordre des actes et délibérations est rapporté de manière chronologique et l’écriture est contemporaine des événements. Toutefois, certains actes officiels qui y figurent sont rapportés entre le résumé de deux délibérations, laissant penser que chaque délibération pouvait être transcrite sur une feuille volante, avant d’être réécrite sur le registre (Mathieu Servanton, « Les registres du parlement de Bordeaux sous Louis XIII, présentation et enseignements », Histoire , Économie & société , 2012).
[8] Les termes sont rayés dans le document.
[9] L'auteur évoque ici, pudiquement, les conflits de préséance.

[ Modified: Saturday, 10 April 2021, 10:08 PM ]
 
Logo Baptiste Etienne - Paléographie
by Baptiste Etienne - Saturday, 21 November 2020, 11:59 AM
Anyone in the world

Plantons le décor de cette découverte hors du commun. En mars 1630, une fouille a lieu dans le village de la Cala, à une vingtaine de kilomètres de Tunis, près des ruines du site d’Utique. Nous sommes alors au cœur du territoire Maure, ce qui évoque à l’origine les populations berbères d’Afrique du Nord. À partir du VIIIe siècle, le terme désigne par extension les « musulmans » et, plus particulièrement, ceux vivant en Al-Andalus (péninsule Ibérique). Malgré la reconquête qui s’achève en 1492, on maintient l’usage pour faire référence aux populations du Maghreb durant l’ensemble de l’époque moderne, et ce, jusqu’au XIXe siècle.
Le chercheur à l’origine de l’annonce fabuleuse est Thomas d’Arcos, né en 1573 à La Ciotat (Provence). Il connaît bien le territoire qu’il explore puisqu’il a été capturé à Tunis et vendu comme esclave en 1628. Libéré deux ans plus tard, converti à l’islam, il reste au Maghreb et entretient de riches correspondances, d’où est extrait le document que nous étudions aujourd’hui.
À travers cette lettre, on s’aperçoit rapidement que la découverte est de taille ! À partir des quelques fossiles retrouvés, il est possible de considérer qu’il aurait une « grandeur desmezurée » de près de plus de 18 mètres de haut. Les unités de mesures utilisées sont alors la coudée, correspondant à deux palmes. Cette dernière est ancienne, utilisée par les bâtisseurs de cathédrales du Moyen Âge et encore en usage dans la marine du XVIIe et du XVIIIe siècle pour la mesure du bois de mâture. Égale à deux palmes, la coudée est aussi une mesure courante depuis l’Antiquité.

Vous pensez à de faux ossements ? Détrompez-vous puisque la lettre assure qu’il ne faudrait pas croire « que cecy soit fable ». Ainsi, selon l’auteur, rien ne remplace l’expérience humaine : « je vous asseure que je l’ay veu & touché ». Le problème majeur demeure que ces fossiles « sont en partie pourriz & partie entiers ». Néanmoins, le découvreur espère en conserver une partie qu’il souhaite « garder par curiosité », il est d’ailleurs aisé de les imaginer peuplant le cabinet privé des Aycard. Les membres de cette famille de marchands et de magistrats de Toulon sont à l’origine de l’expédition de Thomas d’Arcos, à la recherche d’inscriptions antiques. Ils entretiennent une correspondance pour laquelle nous avons conservé des traces de 1630 à 1637.
La preuve essentielle quant à ce géant repose sur une molaire, ce qu’affirme notre témoin oculaire : « j’ay veu & pesé une de ses dentz, & pese 2 livres & demye, qui sont 40 onces ». Par conséquent, celle-ci ferait plus d’un kilogramme, soit près de 100 fois plus qu’une molaire humaine moyenne.

"Dessein de la dent, qu'on disoit estre de ce gean apporté de Thunis"
"Dessein de la dent, qu'on disoit estre de ce gean apporté de Thunis"


Quelles hypothèses peut-on formuler à l’issue de cette découverte ?
Dans sa lettre, d’Arcos se fait le relais des réflexions de ses proches qui pensent que le géant daterait de « devant le deluge ». Considérant qu’ils « resvent », celui-ci méprise les mythes des habitants locaux qui osent nommer le géant à partir de « leurs livres antiques ». Et pour cause, nombre de représentations littéraires de l’époque, touchant à l’Afrique, considèrent encore qu’il s’agit d’un territoire peuplé de géants. Notre archéologue est peut-être également victime des légendes que peuvent véhiculer certains dictionnaires, comme celui de Daniel de Juigné qui considère que ce continent « produit encore aussi quelques monstres d’hommes ». En outre, l’auteur affirme que les habitants considèrent que cette découverte signifie « que les Chrestiens domineront bien tost la Barbarie ».
Je lui laisse cette dernière interprétation, mais je souhaite maintenant lever le voile sur cette découverte. La taille exceptionnelle du géant résulte probablement d’une erreur logique. Ainsi, il ne paraît pas surprenant d’obtenir des estimations farfelues, si on attribue des ossements d’un grand ruminant à un géant bipède. De plus, il faut garder à l’esprit trois éléments qui ont certainement retardés l’identification :
1) Au XVIIe siècle, on dispose de peu de points de comparaison pour les grands animaux du continent africain.
2) Dans ce cas, les fossiles sont en mauvais état de conservation, ce qui peut laisser libre court à une certaine imagination. Ainsi, en date du 24 juin, une autre lettre d’Arcos assure que « le reste de ses ossements sont touts tombés en poudre ». À noter que la présence d’un cours d’eau qui traverse la zone de fouille a pu accélérer cette destruction.
3) Dans un monde profondément chrétien, parmi les diverses mentions de géants, la référence aux nephilims de la Bible ne peut être ignorée. Ce peuple surnaturel, souvent traduit par « géants », se rencontre dans le passage de la Genèse, juste avant le déluge qui est justement cité comme élément de datation.


Dans ce cas, notre chercheur est confronté à divers biais de confirmation. Ainsi, ce biais cognitif vise à privilégier les informations qui corroborent son idée préconçue. Par conséquent, Thomas d’Arcos accorde mécaniquement moins de poids aux éléments qui jouent en défaveur de son hypothèse initiale.
Pourtant, certains auront reconnus que cette dent appartient manifestement à un herbivore. Il s’agit d’une molaire, probablement d’éléphant, voire de mammouth, qui peuvent peser jusqu’à 2,5 kilogrammes. Contrairement à une idée reçue, ces éléphantidés ne vivaient pas uniquement dans les espaces froids. Ainsi, il existe une variété africaine du Pliocène, dont des fossiles – datant d’environ 4,8 millions d’années – ont été retrouvés au Tchad, en Libye, au Maroc ou encore en Tunisie. Toujours est-il que cette dent a été comparée à celle de restes d’éléphants après son envoi en métropole. La ressemblance a alors été jugée comme frappante et probante. Et pour cause, dès l’époque, le correspondant de Thomas d’Arcos est parvenu à déterminer qu’il s’agit bien d’un éléphant de savane, proche de l’éléphant d’Afrique moderne et aujourd’hui éteint, le Loxodonta africanava. Avec cette dent fossilisée de grande taille, l’option du L. africanava du Pléistocène ne peut être formellement exclue puisque ces conclusions se basent sur des comparaisons établies à partir du croquis ci-dessus.

En l’espace de quelques semaines, la découverte sensationnelle du géant s’est donc dégonflée, au profit d’une hypothèse qui correspond à des éléments connus de la science de l’époque. On comprend sans mal l’emballement du chercheur de 1630 confronté à des fossiles très dégradés et manifestement nouveaux pour lui. Cette affaire n’est pas sans rappeler celle du prétendu géant du Dauphiné au début du règne de Louis XIII. Pierre Mazuyer, un chirurgien local, exploite la découverte en 1613 d’ossements de près de 2 mètres de longs qu’il fait passer pour ceux de Theutobochus, un roi teuton qui a été fait prisonnier par le général romain Caius Marius en 102 av. J.-C. L’affaire a tellement fait parler d’elle, que les fossiles sont présentés à la cour du jeune roi, avant que la supercherie ne soit révélée après 1618... 


Sources :
- BnF, Dupuy 488, Mélanges historiques, f° 170 et 171
- D. de Juigné Broissinière, Dictionnaire théologique, historique, poétique, cosmographique et chronologique, 6e édition, Lyon : P. André, 1658
- A. L. Millin, Magasin encyclopédique ou journal des sciences, des lettres et des arts, vol. 5, Paris : Imprimerie de Delance, 1806

Références :
- P. Barthélémy, « Teutobochus, le géant qui n'en était pas un », dans Le Monde, "Passeur de sciences", le 12 janvier 2013
- R. Goulbourne, « Comédie et altérité : l'Afrique et les Africains dans le théâtre comique du XVIIe siècle », dans L'Afrique au XVIIe siècle : Mythes et réalités, Tübingen : Gunter Narr Verlag, 2003, p. 293-308
- M. Kölbl-Ebert (dir.), Geology and Religion - A History of Harmony and Hostility, n° 310, Londres : The Geological Society, 2009
- C. Lemardelé, « Une gigantomachie dans la Genèse ? Géants et héros dans les textes bibliques compilés », Varia, Revue de l'histoire des religions, 2010, p. 155-174
- F. Mora, « Le mythe des géants et la "renaissance" du XIIe siècle », dans La mythologie de l'antiquité à la modernité, Rennes : PUR, 2009, p. 143-155
- M. Patou-Mathis, Histoires de mammouth, Librairie Arthème Fayard, 2015
- L.V. Thomas, « Temps, Mythe et Histoire en Afrique de l'Ouest », Présence Africaine, n° XXXIX, vol. 4, 1961, p. 12-58
- J. Tolbert, « Ambiguity and Conversion in the Correspondence of Nicolas-Claude Fabri de Peiresc and Thomas d'Arcos (1630-1637) », Journal of Early Modern History, n° 13, 2009 


[ Modified: Saturday, 13 March 2021, 11:03 PM ]
 
Logo Baptiste Etienne - Paléographie
by Baptiste Etienne - Saturday, 21 November 2020, 11:51 AM
Anyone in the world

À l'heure du Covid-19 et de cette pandémie qui a débuté à la fin de l'année 2019 en Chine et dont le virus a été identifié le 9 janvier dernier, il paraît évident d'évoquer une autre maladie qui a fortement marqué les esprits en raison de son extrême contagiosité et de sa mortalité hors norme : la peste.
Toutefois, s'il s'agit d'un sujet d'actualité, une comparaison est impossible tant notre société est différente de celle de l’Ancien Régime, ne serait-ce qu’en matière de prophylaxie. Ainsi, de 1619 à 1668, une ville telle que Rouen connaît trois grandes vagues de pestes. Mon analyse de ce sujet repose en grande partie sur de riches échanges que j’ai eu avec le docteur Daniel Christmann, du service des maladies infectieuses du CHU de Strasbourg.

D'année en année et de vague en vague, trois paroisses sont systématiquement l'épicentre de l'épidémie : Saint-Maclou, Saint-Vivien et Saint-Nicaise. Celles-ci regroupent nombre d'artisans et de métiers du drap et sont parmi les plus étendues. Elles occupent 38 % de l'espace de la ville intra-muros et regroupent – à elles seules – près de la moitié de la population rouennaise. Au total, dans la cité, la pestilence aurait provoqué près de 14 500 décès en l’espace d’un demi-siècle.

Répartition mensuelle des entrées à l’Hôtel-Dieu (1637)
Répartition mensuelle des entrées à l’Hôtel-Dieu (1637)

Comme en témoigne ce graphique des admissions à l’Hôtel-Dieu durant l’année 1637, la saison chaude et un hiver doux semblent propices au développement de l'épidémie. Sur l’ensemble des vagues, les registres du temple confirment la tendance. La peste frappe essentiellement de juin à décembre, avec un total de 723 cas pour seulement 136 pour les mois de janvier à mai.
La transmission de la peste se fait par la promiscuité. Ainsi, une famille d’artisans, les Gueroult, perd une dizaine de membres. Frère, neveu, nièce, belle-sœur, la famille du curé de Notre-Dame-de-La-Ronde subit, elle aussi, directement la peste en 1623 et en 1624. La transmission s’observe d’habitation en habitation, comme le souligne un prêtre en 1638 : « en l'espace de 8 jours, il y eust plus de 8 maisons proches de l'un & de l'autre saisies ». Enfin, même si ces mentions demeurent rares, on observe la présence de bubons, aussi appelés « charbons », notamment lorsque le prêtre Philippe Josse affirme en 1624 que « le bruict estoit commun qu'il y avoit sur luy plus de 16 à 17 charbons, il en a esté preservé au despens de sa bourse et de l'assistence des Peres de la Mort, chirurgiens et medecins ». L'ensemble de ces éléments confirme le caractère épidémique, avec phases de rémissions et de réapparitions ponctuelles. La présence de bubons suggère une peste de type bubonique qui possède la faculté de « s'éteindre » durant plusieurs années avant de réapparaître brutalement.

Cette forme clinique la plus fréquente se caractérise, après un temps d’incubation de quelques jours, par un syndrome infectieux très sévère (forte fièvre, atteinte profonde de l’état général), accompagné d’une hypertrophie du ganglion lymphatique (bubon) drainant le territoire où la piqûre de puce a transmis la maladie. Il est donc intéressant de détailler les différentes catégories de victimes : 42,5 % ont moins de 10 ans et un quart sont âgées de plus de 50 ans ; dans environ 70 % des cas, il s'agit donc de personnes que l'on peut considérer comme vulnérables. Jusqu'à 5 ans, les fillettes sont le plus largement frappées, mais la tendance s'inverse à mesure qu’elles grandissent. On peut supposer que les garçons sont alors plus livrés à eux-mêmes en occupant l'espace public. Ils se trouvent donc plus régulièrement en contact avec les détritus et les déchets qui jonchent les rues d'une ville insalubre telle que Rouen au milieu du XVIIe siècle.

Victimologie de la peste (1620-1640), d'après P. Josse
Victimologie de la peste (1620-1640), d'après P. Josse

Par ailleurs, l’écrit privé du religieux Philippe Josse permet d'établir un tableau clinique précis, même si, tout au long de son  Journal, il n'évoque dans le détail que 224 personnes touchées par la peste. Le plus souvent, ces mentions se limitent à son entourage, et cela ne constitue qu'une part infime des victimes. Au sein de cet effectif réduit, le temps d'incubation est en moyenne de 4 à 5 jours et les victimes ont tendance à décéder rapidement ou au huitième jour. Cette observation rejoint celles de Fleur Beauvieux durant l’épidémie marseillaise de 1720. Ces épidémies interviennent alors que les Rouennais sont dans une situation de précarité en raison de la cherté et des augmentations d'impôts qui touchent essentiellement les plus démunis. Toutefois, un éventuel lien de causalité est à relativiser.

Ainsi, la peste touche à la fois les riches et les pauvres, sans distinction. Tout être humain peut se trouver en contact avec la puce et donc le bacille responsable de la maladie. Souvent, en début d'épidémie et comme dans le cas marseillais, la peste surprend. Ce n'est que dans un second temps que les écarts se creusent en raison de réactions socialement différenciées. Au plus fort de la crise, dans les années 1620, pour ceux qui restent dans la ville, il faut garder à l’esprit que le taux maximum de survie n’excède jamais les 30 %. Même si cette dernière donnée repose sur de faibles populations de malades, on peut donc estimer qu’en moyenne, après infection, les hommes de cette époque ont 85 % de risques de décéder.

«

La contagion avoit rendu la ville de Rouen presque deserte, les Anciens l'avoient abandonnée, et s'en estoient fuis dans leurs maisons des champs. Ce danger extreme ne nous avoit pas donner de frayeur au prejudice de nostre devoir, nous y estions demeurez pour rendre la justice et donner les ordres au peril de nos. vies ».

Comme le montre cette remontrance, les élites – et en particulier les parlementaires normands – sont en mesure de se prémunir de l’épidémie. Pour ce faire, ils peuvent mettre en place des mesures d’hygiène, telle l’aspersion de vinaigre dont l’odeur fait fuir les rats. Toutefois, le plus souvent, cédant à une rhétorique de la peur, les hommes du temps privilégient l’adage antique : « pars vite et loin, et reviens tard » (Cito, longe fugeas, tarde redeas).

Sources
- BM Rouen, Ms M 41, Journal, par Philippe Josse
- BnF, F FR 18939, « Très humbles remonstrances du Parlement de Normandie au Semestre de Septembre, au Roy et à la Reine regente », f° 6
- AD S-M, H dépôt 1F19, Hôtel-Dieu,« Registre des maladies contagieuses (1637) »
- Pieter Brueghel l'Ancien,« Le Triomphe de la Mort », huile sur toile, v. 1562, Museo del Prado

Bibliographie
- Frédérique Audoin-Rouzeau, « L’apport des données historiques (VIe-XXesiècles) », dans Les chemins de la peste – Le rat, la puce et l’homme,  Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2003, p. 203-277
- Fleur Beauvieux, « Épidémie, pouvoir municipal et transformation de l’espace urbain : la peste de 1720-1722 à Marseille », Rives méditerranéennes, vol. 42, n° vol. 42, n° 2, 2012, p. 29-50
- ID., « Justice et répression de la criminalité en temps de peste – L’exemple de l’épidémie marseillaise de 1720-1722 »,  Criminocorpus, Varia, 2014 (https://journals.openedition.org/criminocorpus/2857)
- Madeleine Foisil, La révolte des Nu-pieds et les révoltes normandes de 1639, Paris : Presses Universitaires de France, 1970, p. 117-131
- Virginie Lemonnier-Lesage, « La mobilisation du Parlement et de la municipalité de Rouen face aux épidémies de peste (XVIe-XVIIe siècle) », dans Les parlements et la vie de la cité (XVIe-XVIIIe siècle), Rouen : Publications de l’Université de Rouen, 2004, p. 23-33
- Nicolas Roudet, « Pars vite, loin, et reviens tard », dans Médecine et rhétorique à la Renaissance – Le cas du traité de peste en langue vernaculaire, Paris : Classiques Garnier, 2017
- François-Olivier Touati, « Un mal qui répand la terreur ? – Espace urbain, maladie et épidémies au Moyen Âge », Histoire urbaine, n° 2, 2000, p. 9-38
- Jean Vitaux, Histoire de la Peste, Paris : Presses Universitaires de France, 2010, p. 131-187

[ Modified: Saturday, 13 March 2021, 11:07 PM ]
 
Anyone in the world

« Il y a eu grandes challeurs, durant le mois
de may et de juin, de sorte que les biens de la terre
ont esté fort secs, mais le mois de juillet n'a esté
que pluyes continuelles, foudres et tonnerre qui ont
causé beaucoup de mal aux biens de la terre.

Le 12 de juillet, le tonnerre tomba sur les neuf
 de matin sur Nostre Dame. L'on vu un feu voltiger
dans les galeries de La Lanterne et sortit par
un trou, sans faire aucun mal, sinon de la fumée
et le lendemain il fut arresté au chapitre que,
l'advenir, quand on entendroit le tonnere, l'on
sonneroit les cloches, quand bien mesme il seroit
nuict.
»

Au début du mois, un post de Philippe François a attiré mon attention sur la foudre globulaire ou foudre en boule que j'avais rencontré dans un manuscrit. Le phénomène décrit et celui - rare - que l'on constate sur la vidéo semblent les mêmes.
Le texte date de 1642, nous ne sommes donc pas loin de la plus ancienne mention à ce sujet. Ainsi, en 1638, une “impressionnante boule de feu” a traversé la fenêtre d'une église située en Angleterre. Dans le cas normand que je présente ici, c'est encore un lieu de culte qui est frappé probablement en raison de sa hauteur exceptionnelle dans une ville de l’époque moderne. Notre-Dame est la cathédrale, dont les galeries de La Lanterne, font référence à la tour située à la croisée du transept.

Comme l'indique le prêtre Philippe Josse ( -v.1650), l’auteur de ce manuscrit, la mention du chapitre cathédral montre qu'elle est desservie par une cinquantaine de chanoines. Ceux-ci sont des clercs réguliers, suivant des règles de vie et qui sont tenus à la récitation de l'office au chœur. Au milieu du XVIIe siècle, ils ne vivent plus en commun, mais dans le monde. Ainsi, selon Charles Herembert, dans une description de la Normandie, ces chanoines “psalmodient incessamment et chantent jour et nuict les louanges du tout puissant”.

Les scientifiques parviennent, désormais, à créer ces boules de feu en laboratoire. La luminosité peut être très forte ou au contraire de basse intensité, alors que la température peut atteindre les 1 700 °C. Toutefois, il nous reste encore énormément à découvrir à ce sujet, popularisé par Hergé, dans l’album de Tintin, Les 7 boules de cristal, publié en 1948.

Hergé
Couverture de l'album de Tintin, "Les 7 boules de cristal"


Sources :
Bibl. Caen-la-Mer, in-8238, Singularités de la province de Normandie, par Charles Herembert, f° 110
- BM Rouen, Ms M 41, Journal, par Philippe Josse, f° 104
- Olivier Dessibourg, “La foudre en boule révélée par un coup de chance”, Le Temps, 2015 (lien)
- M.G., “Foudre en boule : elle a pu être reproduite pendant une demi-seconde !”, Science & Vie, 2013 (lien)
- Kristiane Lemé, « Les Chanoines de la Cathédrale de Rouen au XVe siècle », dans Les stalles de la cathédrale de Rouen, 2003, p. 19-32
- Christina Nunez, “Foudre globulaire : un phénomène aussi dangereux que mystérieux”, National Geographic, 6 mars 2019 (lien)


[ Modified: Saturday, 13 March 2021, 11:07 PM ]
 
Picture of JF VIEL
by JF VIEL - Saturday, 21 November 2020, 11:36 AM
Anyone in the world
Le document qui suit est assez exceptionnel : il s’agit d’une convention notariée par laquelle un mari et une femme, qui ne se supportent plus, organisent leur séparation de corps.

Le 8 avril 1551, Pierre de Cantiers et son épouse Adrienne des Haies, tous deux nobles, mariés depuis douze à treize ans et vivant à Sainefontaine[1], près de Beauvais, se présentent en l’étude d’un notaire de Rouen[2]. Le mari y expose ne plus pouvoir tolérer les mœurs (comprendre la nature, le caractère)[3] de sa femme. Les descordz[4] et contemptions[5] qui sont entre eux les empêchent de bonnement vivre en paix ensemble en tranquillité de leur conscience, à tel point qu’ils ont un temps envisagé un divorce. Sous l’Ancien Régime, le divorce (divortium) était une procédure portée devant l’official, juge ecclésiastique rendant la justice au nom de l’évêque. Lorsqu’il était accordé, ce divorce actait une séparation de corps des époux, mais rendait impossible tout remariage de l’une ou de l’autre des parties, le lien sacré du mariage restant indissoluble.

Nos époux, voulant éviter une telle procédure qu’ils jugent scandaleuse, ont alors l’idée, sur les conseils de leurs amis, d’organiser leur séparation de corps dans l’intimité de l’étude d’un notaire rouennais. La convention est initialement dressée de façon anonyme, le mari y étant désigné par la seule lettre P. (comme Pierre) et la femme par la seule lettre A. (comme Adrienne) ; les précisions sur l’identité des époux ne seront ajoutées – en interligne – qu’au moment de la signature du document.

Il est convenu que l’épouse ira habiter en la maison d’un sien parent de Rouen, François de Ponches, sieur du Mesnil-Vasse. Pour lui permettre de vivre honnestementtant pour ses allymentz, vestementz que aultres ses necessités, son mari s’engage à lui verser une rente annuelle de 80 livres tournois – à savoir 20 livres à Pâques, à la Saint-Jean, à la Saint-Michel et à Noël – tant qu'elle sera demeurante hors d'avecq luy. Le couple n’ayant aucun enfant, la séparation de corps est simple à mettre en œuvre et n’occasionne aucune autre disposition.

Cette convention, signée d’une main ferme par Pierre de Cantiers et Adrienne des Haies, est par la suite confirmée comme raisonnable et de justice par les consuls de Rouen, ce qui semble indiquer que les époux, bien que nobles, avaient des intérêts commerciaux dans la région. En ce même 8 avril 1551, Adrienne des Haies donne procuration à son mari pour vendre une maison appartenant audit Cantiers, sise en la paroisse Sainte-Marguerite de Beauvais, de façon à constituer le capital de la rente.

Les séparations de corps réglées devant notaire pour incompatibilité d’humeur sont rarissimes. On en trouve encore quelques exemples au XVIIe siècle, puis ces actes semblent disparaître purement et simplement de la pratique notariale. Une étude exclusivement consacrée à cette question serait passionnante !

__________
[1] Sainefontaine, hameau dépendant de Bulles (60130).
[2] Arch. dép. de Seine-Maritime, 2E1/863, 8 avril 1551. En ligne : vues 52 à 56/891

[3] Sur la minute, le mot mœurs a remplacé complections (complexions, c’est-à-dire caractère, tempérament), qui a été biffé.
[4] Désaccords, différends.
[5] Mépris.


Sur le plan paléographique, l’écriture est clairement cursive, démontrant au passage la virtuosité du clerc. Les abréviations (par contraction, suspension, notes tironiennes, signes spéciaux et lettres spéciales) sont assez nombreuses et parfois très sévères. Voir par exemple l’abréviation du verbe pretendre, à l’avant-dernière ligne de la première page de la procuration du 8 avril 1551 :

p(re)t(en)d(re)

p(re)t(en)d(re)

Comme souvent, la cursivité de l’écriture augmente à mesure qu’on s’approche de la fin de l’acte, les formules terminales n’étant d’ailleurs plus que suggérées... Les nombreuses ratures, ajouts en interligne et en marge sont caractéristiques des minutes notariales de la moitié nord de la France, au milieu du XVIe siècle.


Convention du 8 avril 1551 : transcription


Par souci de lisibilité, le texte a ici été restitué sous sa forme définitive, les passages biffés ayant été supprimés et les ajouts en interligne et en marge ayant été replacés dans le corps du texte.

Convention du 8 avril 1551 - Page 1


« Du mercredi huictiesme jour d'avril
mil Vc cinquante et ung, aprez Pasques.


« Comme depuys le mariage celebré en face de Saincte
Eglise d'entre noble homme Pierre de Cantiers, seigneur du lieu, demourant
à Senefontayne prez Beauvays, et damoiselle Adrianne Deshaies
puys douze à traize ans ou environ,
constant lequel mariage lesdictz
mariez aient eu quelques descordz et
contemptions entre eulx, tellement qu'ilz n'ont
peu bonnement vivre en paix ensemble en
tranquillité de leur conscience. Et pour
ce auroient esté en termes de aager[1] l'un vers
l'aultre en divorse, mesmement de la part dudict
de Quantiers pour ce qu'il disoit ne pouvoir tollerer
les moeurs de ladicte damoiselle, toutesfois
en fin, pour eviter tout scandalle, aient
par le conseil de leurs amys cherché
moyens de concorder entre
eulx au myeulx qu'il leur seroit possible.
Sçavoir faisons etc. pardevant
etc. furent presens lesdictz de Cantiers et ladicte damoiselle
Adrienne Deshaies, lesquelz de leurs bon gré et voluntez
etc. confesserent avoir faict accord entre
eulx, par lequel ladicte damoiselle,
du consentement dudict seigneur de Cantiers, son mary, et par luy
bien auctorisée quant à ce, a accordé
soy retirer en la maison de noble homme
Françoys de Ponches, seigneur du Mesnil Vasse,
et en icelle faire sa demeure et residence


_____
[1] Agir.

Convention 2
Convention du 8 avril 1551 - Page 2


jusques à ce que lesdictes parties puissent, aydant
la grace de Dieu, estre
reconsiliez ensemble. Et affin que ladicte
damoiselle ait occasion et moyen de
vivre honnestement et se contenter dudict son
mary, icelluy de Cantiers, son mary, a promys
et s'est obligé payer par voye d’execution à ladicte damoiselle
la somme de quatre vingtz livres tournois par chacun an, payable
aux quatre termes de l'an accoustumez,
assavoir Pasques, Sainct Jehan, Sainct
Michel et Noel, et le tout rendu
à ses despens en la maison dudict de Ponches,
[renvoi en marge : premier paiement commenceant à Pasques dernière passée et ainsi contynuer de terme en terme].
Laquelle somme de quatre vingtz livres tournois ladicte damoiselle
s'est contentée tant pour ses allymentz,
vestementz que aultres ses necessités,
et a promys ne demander audict son mary
aultre chose pour le temps qu'elle sera
demeurante hors d'avecq luy. Et si
a promys durant ledict temps demeurer
en ladicte maison dudict de Ponches ou
aultre lieu honneste par
desliberation desdictz de Ponches du Mesnil Vasse et de Cantiers. Promectans lesdictes
parties tenir les choses dessusdictes soubz
l'obligation de tous leurs biens et heritages.
Presens Nicolas Massieu, marchant, demeurant en la paroisse St Maclou
de Rouen, et Adam Bihorel, hostellier, demeurant en la paroisse
St Vigor dudict Rouen. »


Ainsi signé : P. de Cantiers
Adrianne des Haies.

Convention 3
Convention du 8 avril 1551 - Page 3


« Semble aux conseulx soubz signez ausquelz
a esté communiqué la minutte cy dessus que
icelle est raisonnable et que l'accord y
mentionné par les termes qu'il est, est de
justice. »


Ainsi signé : Colombel, avec paraphe / Lambert, avec paraphe.



Procuration du 8 avril 1551 : transcription

Procuration

Procuration du 8 avril 1551 - Page 1


« Du mercredi huictiesme jour d'avril, après
Pasques Vc LI.


« Fut presente damoiselle Adrienne Deshayes, femme
de noble homme Pierre de Cantiers, seigneur du lieu, demeurant
à Sene Fontaine près Beauvais, laquelle après qu'elle
eult esté deuement auctorisée par ledict seigneur son mary, present
quant à ce, de son bon gré constitua son procureur general
et especial, c'est assavoir ledict sieur de Cantiers, son mary,
en tout le faict et stille de plaidarye, et par especial
ladicte constituante a donné et donne par sesdictes presentes, en tant
que à elle est et que le cas luy peult toucher,
plain pouvoir, puissance et auctorité audict seigneur de Cantiers,
son mary, portant icelles, de pour elle et en son
nom vendre, transporter, fieffer, eschanger et
aultrement aliener une maison et
heritage audict seigneur de Cantiers appartenant,
assise en la parroisse de Saincte Marguerite en
la ville de Beauvais, à telle
personne ou personnes et par tel prix, charges
conditions et moiens que ledict seigneur de Cantiers,
son mary, verra bien estre, recevoir les
deniers provenans de ladicte vendue et en faire telle
quictance que icelluy seigneur de Cantiers verra
bien estre, et mesmes de
pour elle et en son nom renoncer
à tout et tel droict de douaire, asignation de
mariage ou aultre droict heredital qu'elle pourroit
avoir, pretendre et demander sur ladicte
maison dessus declarée et d'en passer

Procuration 2
Procuration du 8 avril 1551 - Page 2


telles lectres de vendue, fieffe et eschange et renonciation que
mestier serra et au cas appartiendra. Et generallement etc.
promectans tenir etc. obligeans biens etc.
Presens Nicolas Massieu et Adam Bihorel. »


Ainsi signé : P. de Cantiers
Adriane des Haies. »

Bibliographie

  • David BASTIDE, "La survivance des coutumes dans la jurisprudence du XIXe siècle (1800-1830) - Autour de la femme, de la dot et du douaire normands", Annales de Normandie, n° 56, 2006, p. 395-414 (http://www.persee.fr/doc/annor_0003-4134_2006_num_56_3_1586)
  • Adrien Jean Quentin BEUCHOT, Oeuvres de Voltaire - Avec préfaces, avertissements, notes, etc., vol. 28, Paris, chez Lefèvre, 1829, article "divorce", p. 436-439
  • Sylvain BLOQUET, “Le mariage, un contrat perpétuel par sa destination (Portalis)”, Napoleonica. La Revue, 2012/2, n°14, p. 74-110
  • Jean-Louis HALPERIN, "Les fondements historiques des droits de la famille en Europe - La lente évolution vers l'égalité", Informations sociales, n° 129, 2006, p. 44-55 (https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2006-1-page-44.htm)
  • François LEBRUN, La vie conjugale sous l’Ancien Régime, Paris (Armand Colin), 1985
  • Stéphane MINVIELLE, La famille en France à l’époque moderne, Paris (Armand Colin), 2010
  • Roderick G. PHILLIPS, "Le divorce en France à la fin du XVIIIe siècle", Annales, n° 34, 1979, p. 385-398

[ Modified: Saturday, 21 November 2020, 4:32 PM ]