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Le dictionnaire universel d’Antoine Furetière, comme tous les dictionnaires et les encyclopédies de l’époque moderne sont d’une importance capitale. À travers une normalisation des concepts qu’induit implicitement toute tentative de définition, ceux-ci nous offrent une fenêtre sur l’état de la langue et les mentalités à un moment donné.
Ainsi, un dictionnaire ne se lit pas uniquement pour ses définitions, mais aussi pour son organisation interne, ses absences ou l’ordre des entrées pour un même terme qui induisent une hiérarchie. Prenons un autre exemple : tout le sel de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert repose sur ses renvois ingénieux et non sur le contenu des articles pris indépendamment les uns des autres.

Antoine Furetière, né à Paris en 1619 et est issu d’une famille bourgeoise peu en vue. Il effectue des études de bonne qualité qui lui donnent d’excellentes références antiques. Avant d’être reçu comme avocat en 1645, il fait des études en droit canon. Il achète ensuite la charge de procureur fiscal de l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés.
Finalement, sa carrière prend une autre voie puisqu’il entre dans l’état ecclésiastique et devient abbé de Chalivoy dans le diocèse de Bourges puis prieur de Chuines. En parallèle, il développe un véritable intérêt pour les lettres et publie dès 1653 son Voyage de Mercure et ses Poésies diverses en 1655. Ami de La Fontaine, il est reconnu par Racine et Molière. En 1662, il est élu à l’Académie Française. Alors que l’Académie travaille à un dictionnaire depuis 1637, Furetière projette d’élaborer le sien, ce qui lui vaut une accusation de profiter de ce premier travail à son profit. La publication d’une première version de son dictionnaire lui vaut une exclusion de l’Académie. C’est sans doute ce qui explique que le Dictionnaire universel n’est publié qu’après sa mort – à titre posthume donc – en 1690 (juste avant la publication de la première édition du Dictionnaire de l’Académie).


Le principal mérite du Dictionnaire universel repose sur sa richesse qui en fait l’un des meilleurs instruments de travail lexicographique du XVIIe siècle. C’est une véritable somme linguistique de son époque, incluant les termes spécifiques liés au monde du travail et des techniques. En somme, c’est un véritable témoin de la langue de son temps, et ce, malgré des lacunes. N’y apparaissent pas certains termes qui figurent dans le Dictionnaire français de Richelet ou dans celui de l’Académie, mais dans l’ensemble le dictionnaire de Furetière est plus complet et sa volonté est essentiellement didactique à travers des définition courtes et percutantes. Enfin, les termes définis sont régulièrement accompagnés de l’étymologie, ce qui n’est pas sans mérite pour l’époque.
 
Nous l’avons dit, la publication du Dictionnaire universel de Furetière intervient dans un contexte de concurrence avec celui de l’Académie française. En fait, le jour même où les Académiciens présentent un exemplaire de leur travail à Louis XIV, l’éditeur hollandais Leers présente quant à lui sa seconde édition du dictionnaire de Furetière. Toutefois, les deux dictionnaires n’ont pas la même vocation puisque celui de l’Académie vise à proposer un lexique normatif qui légifère quant aux configurations des usages de la langue. La notion de pureté linguistique y est omniprésente. Le fait que ce dictionnaire soit proposé par une quarantaine des plus éminents hommes de lettres est considéré comme une garantie majeure de son autorité.
La réaction de l’Académie française face à la publication d’un premier Essais de son dictionnaire et la suppression de son privilège royal pousse Pierre Bayle, un partisan de Furetière, à le convaincre du bien-fondé d’une publication en Hollande où il est alors réfugié. Bayle, lui-même, préface cet ouvrage majeur qui vaudra un procès à son auteur.

Dès sa sortie, le dictionnaire est immédiatement en butte à de violentes critiques. Les Jésuites évoquent un ouvrage infecté du « venin de l’Hérésie » et entreprennent très rapidement l’élaboration d’un nouveau dictionnaire universel « catholiquement correct » et qui n’est publié qu’en 1704. Ces querelles autour du Dictionnaire de Furetière sont finalement créatrices puisqu’il en résulte de grands travaux divisés en deux camps opposés. L’un savant, qui tend à favoriser la norme du « bon usage » dont Furetière est partisan, et l’autre plus « mondain », celle du « bel usage » incarné par une majorité des membres de l’Académie française. En somme, si Furetière s’est inspiré du travail de l’Académie – il s’est véritablement passionné pour le projet de dictionnaire – il en fait “autre chose” et c’est ce qui explique qu’il s’agisse toujours d’une référence de nos jours, essentiel aux recherches généalogiques et historiques.

 

Baptiste Etienne


Sources :
- Antoine FURETIÈRE, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots français, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts, 1690 (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50614b)

Bibliographie :
- Fabienne GÉGOU, Antoine Furetière, abbé de Chalivoy ou la Chute d'un immortel, Nizet, Paris, 1963
- François OST, Furetière - La démocratisation de la langue, Michalon, Paris, 2008
- Alain REY, Antoine Furetière - Un précurseur des Lumières sous Louis XIV, Fayard, Paris 2006 (https://books.google.fr/books?id=Bq6-5Ju8HPEC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false)