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par Le Paleoblog, mardi 19 janvier 2038, 03:14
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Ce blog a pour objectif de vous faire partager les découvertes, les coups de cœur et les astuces de deux paléographes professionnels passionnés par leur métier.

Si vous aimez l’histoire, la généalogie, la paléographie, n’hésitez à parcourir régulièrement ce blog !


 

[ Modifié: mardi 29 mai 2018, 14:21 ]
 
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par Baptiste Etienne, samedi 21 novembre 2020, 11:59
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Plantons le décor de cette découverte hors du commun. En mars 1630, une fouille a lieu dans le village de la Cala, à une vingtaine de kilomètres de Tunis, près des ruines du site d’Utique. Nous sommes alors au cœur du territoire Maure, ce qui évoque à l’origine les populations berbères d’Afrique du Nord. À partir du VIIIe siècle, le terme désigne par extension les « musulmans » et, plus particulièrement, ceux vivant en Al-Andalus (péninsule Ibérique). Malgré la reconquête qui s’achève en 1492, on maintient l’usage pour faire référence aux populations du Maghreb durant l’ensemble de l’époque moderne, et ce, jusqu’au XIXe siècle.
Le chercheur à l’origine de l’annonce fabuleuse est Thomas d’Arcos, né en 1573 à La Ciotat (Provence). Il connaît bien le territoire qu’il explore puisqu’il a été capturé à Tunis et vendu comme esclave en 1628. Libéré deux ans plus tard, converti à l’islam, il reste au Maghreb et entretient de riches correspondances, d’où est extrait le document que nous étudions aujourd’hui.
À travers cette lettre, on s’aperçoit rapidement que la découverte est de taille ! À partir des quelques fossiles retrouvés, il est possible de considérer qu’il aurait une « grandeur desmezurée » de près de plus de 18 mètres de haut. Les unités de mesures utilisées sont alors la coudée, correspondant à deux palmes. Cette dernière est ancienne, utilisée par les bâtisseurs de cathédrales du Moyen Âge et encore en usage dans la marine du XVIIe et du XVIIIe siècle pour la mesure du bois de mâture. Égale à deux palmes, la coudée est aussi une mesure courante depuis l’Antiquité.

Vous pensez à de faux ossements ? Détrompez-vous puisque la lettre assure qu’il ne faudrait pas croire « que cecy soit fable ». Ainsi, selon l’auteur, rien ne remplace l’expérience humaine : « je vous asseure que je l’ay veu & touché ». Le problème majeur demeure que ces fossiles « sont en partie pourriz & partie entiers ». Néanmoins, le découvreur espère en conserver une partie qu’il souhaite « garder par curiosité », il est d’ailleurs aisé de les imaginer peuplant le cabinet privé des Aycard. Les membres de cette famille de marchands et de magistrats de Toulon sont à l’origine de l’expédition de Thomas d’Arcos, à la recherche d’inscriptions antiques. Ils entretiennent une correspondance pour laquelle nous avons conservé des traces de 1630 à 1637.
La preuve essentielle quant à ce géant repose sur une molaire, ce qu’affirme notre témoin oculaire : « j’ay veu & pesé une de ses dentz, & pese 2 livres & demye, qui sont 40 onces ». Par conséquent, celle-ci ferait plus d’un kilogramme, soit près de 100 fois plus qu’une molaire humaine moyenne.

"Dessein de la dent, qu'on disoit estre de ce gean apporté de Thunis"
"Dessein de la dent, qu'on disoit estre de ce gean apporté de Thunis"


Quelles hypothèses peut-on formuler à l’issue de cette découverte ?
Dans sa lettre, d’Arcos se fait le relais des réflexions de ses proches qui pensent que le géant daterait de « devant le deluge ». Considérant qu’ils « resvent », celui-ci méprise les mythes des habitants locaux qui osent nommer le géant à partir de « leurs livres antiques ». Et pour cause, nombre de représentations littéraires de l’époque, touchant à l’Afrique, considèrent encore qu’il s’agit d’un territoire peuplé de géants. Notre archéologue est peut-être également victime des légendes que peuvent véhiculer certains dictionnaires, comme celui de Daniel de Juigné qui considère que ce continent « produit encore aussi quelques monstres d’hommes ». En outre, l’auteur affirme que les habitants considèrent que cette découverte signifie « que les Chrestiens domineront bien tost la Barbarie ».
Je lui laisse cette dernière interprétation, mais je souhaite maintenant lever le voile sur cette découverte. La taille exceptionnelle du géant résulte probablement d’une erreur logique. Ainsi, il ne paraît pas surprenant d’obtenir des estimations farfelues, si on attribue des ossements d’un grand ruminant à un géant bipède. De plus, il faut garder à l’esprit trois éléments qui ont certainement retardés l’identification :
1) Au XVIIe siècle, on dispose de peu de points de comparaison pour les grands animaux du continent africain.
2) Dans ce cas, les fossiles sont en mauvais état de conservation, ce qui peut laisser libre court à une certaine imagination. Ainsi, en date du 24 juin, une autre lettre d’Arcos assure que « le reste de ses ossements sont touts tombés en poudre ». À noter que la présence d’un cours d’eau qui traverse la zone de fouille a pu accélérer cette destruction.
3) Dans un monde profondément chrétien, parmi les diverses mentions de géants, la référence aux nephilims de la Bible ne peut être ignorée. Ce peuple surnaturel, souvent traduit par « géants », se rencontre dans le passage de la Genèse, juste avant le déluge qui est justement cité comme élément de datation.


Dans ce cas, notre chercheur est confronté à divers biais de confirmation. Ainsi, ce biais cognitif vise à privilégier les informations qui corroborent son idée préconçue. Par conséquent, Thomas d’Arcos accorde mécaniquement moins de poids aux éléments qui jouent en défaveur de son hypothèse initiale.
Pourtant, certains auront reconnus que cette dent appartient manifestement à un herbivore. Il s’agit d’une molaire, probablement d’éléphant, voire de mammouth, qui peuvent peser jusqu’à 2,5 kilogrammes. Contrairement à une idée reçue, ces éléphantidés ne vivaient pas uniquement dans les espaces froids. Ainsi, il existe une variété africaine du Pliocène, dont des fossiles – datant d’environ 4,8 millions d’années – ont été retrouvés au Tchad, en Libye, au Maroc ou encore en Tunisie. Toujours est-il que cette dent a été comparée à celle de restes d’éléphants après son envoi en métropole. La ressemblance a alors été jugée comme frappante et probante. Et pour cause, dès l’époque, le correspondant de Thomas d’Arcos est parvenu à déterminer qu’il s’agit bien d’un éléphant de savane, proche de l’éléphant d’Afrique moderne et aujourd’hui éteint, le Loxodonta africanava. Avec cette dent fossilisée de grande taille, l’option du L. africanava du Pléistocène ne peut être formellement exclue puisque ces conclusions se basent sur des comparaisons établies à partir du croquis ci-dessus.

En l’espace de quelques semaines, la découverte sensationnelle du géant s’est donc dégonflée, au profit d’une hypothèse qui correspond à des éléments connus de la science de l’époque. On comprend sans mal l’emballement du chercheur de 1630 confronté à des fossiles très dégradés et manifestement nouveaux pour lui. Cette affaire n’est pas sans rappeler celle du prétendu géant du Dauphiné au début du règne de Louis XIII. Pierre Mazuyer, un chirurgien local, exploite la découverte en 1613 d’ossements de près de 2 mètres de longs qu’il fait passer pour ceux de Theutobochus, un roi teuton qui a été fait prisonnier par le général romain Caius Marius en 102 av. J.-C. L’affaire a tellement fait parler d’elle, que les fossiles sont présentés à la cour du jeune roi, avant que la supercherie ne soit révélée après 1618... 


Sources :
- BnF, Dupuy 488, Mélanges historiques, f° 170 et 171
- D. de Juigné Broissinière, Dictionnaire théologique, historique, poétique, cosmographique et chronologique, 6e édition, Lyon : P. André, 1658
- A. L. Millin, Magasin encyclopédique ou journal des sciences, des lettres et des arts, vol. 5, Paris : Imprimerie de Delance, 1806

Références :
- P. Barthélémy, « Teutobochus, le géant qui n'en était pas un », dans Le Monde, "Passeur de sciences", le 12 janvier 2013
- R. Goulbourne, « Comédie et altérité : l'Afrique et les Africains dans le théâtre comique du XVIIe siècle », dans L'Afrique au XVIIe siècle : Mythes et réalités, Tübingen : Gunter Narr Verlag, 2003, p. 293-308
- M. Kölbl-Ebert (dir.), Geology and Religion - A History of Harmony and Hostility, n° 310, Londres : The Geological Society, 2009
- C. Lemardelé, « Une gigantomachie dans la Genèse ? Géants et héros dans les textes bibliques compilés », Varia, Revue de l'histoire des religions, 2010, p. 155-174
- F. Mora, « Le mythe des géants et la "renaissance" du XIIe siècle », dans La mythologie de l'antiquité à la modernité, Rennes : PUR, 2009, p. 143-155
- M. Patou-Mathis, Histoires de mammouth, Librairie Arthème Fayard, 2015
- L.V. Thomas, « Temps, Mythe et Histoire en Afrique de l'Ouest », Présence Africaine, n° XXXIX, vol. 4, 1961, p. 12-58
- J. Tolbert, « Ambiguity and Conversion in the Correspondence of Nicolas-Claude Fabri de Peiresc and Thomas d'Arcos (1630-1637) », Journal of Early Modern History, n° 13, 2009 


[ Modifié: samedi 21 novembre 2020, 16:26 ]
 
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À l'heure du Covid-19 et de cette pandémie qui a débuté à la fin de l'année 2019 en Chine et dont le virus a été identifié le 9 janvier dernier, il paraît évident d'évoquer une autre maladie qui a fortement marqué les esprits en raison de son extrême contagiosité et de sa mortalité hors norme : la peste.
Toutefois, s'il s'agit d'un sujet d'actualité, une comparaison est impossible tant notre société est différente de celle de l’Ancien Régime, ne serait-ce qu’en matière de prophylaxie. Ainsi, de 1619 à 1668, une ville telle que Rouen connaît trois grandes vagues de pestes. Mon analyse de ce sujet repose en grande partie sur de riches échanges que j’ai eu avec le docteur Daniel Christmann, du service des maladies infectieuses du CHU de Strasbourg.

D'année en année et de vague en vague, trois paroisses sont systématiquement l'épicentre de l'épidémie : Saint-Maclou, Saint-Vivien et Saint-Nicaise. Celles-ci regroupent nombre d'artisans et de métiers du drap et sont parmi les plus étendues. Elles occupent 38 % de l'espace de la ville intra-muros et regroupent – à elles seules – près de la moitié de la population rouennaise. Au total, dans la cité, la pestilence aurait provoqué près de 14 500 décès en l’espace d’un demi-siècle.

Répartition mensuelle des entrées à l’Hôtel-Dieu (1637)
Répartition mensuelle des entrées à l’Hôtel-Dieu (1637)

Comme en témoigne ce graphique des admissions à l’Hôtel-Dieu durant l’année 1637, la saison chaude et un hiver doux semblent propices au développement de l'épidémie. Sur l’ensemble des vagues, les registres du temple confirment la tendance. La peste frappe essentiellement de juin à décembre, avec un total de 723 cas pour seulement 136 pour les mois de janvier à mai.
La transmission de la peste se fait par la promiscuité. Ainsi, une famille d’artisans, les Gueroult, perd une dizaine de membres. Frère, neveu, nièce, belle-sœur, la famille du curé de Notre-Dame-de-La-Ronde subit, elle aussi, directement la peste en 1623 et en 1624. La transmission s’observe d’habitation en habitation, comme le souligne un prêtre en 1638 : « en l'espace de 8 jours, il y eust plus de 8 maisons proches de l'un & de l'autre saisies ». Enfin, même si ces mentions demeurent rares, on observe la présence de bubons, aussi appelés « charbons », notamment lorsque le prêtre Philippe Josse affirme en 1624 que « le bruict estoit commun qu'il y avoit sur luy plus de 16 à 17 charbons, il en a esté preservé au despens de sa bourse et de l'assistence des Peres de la Mort, chirurgiens et medecins ». L'ensemble de ces éléments confirme le caractère épidémique, avec phases de rémissions et de réapparitions ponctuelles. La présence de bubons suggère une peste de type bubonique qui possède la faculté de « s'éteindre » durant plusieurs années avant de réapparaître brutalement.

Cette forme clinique la plus fréquente se caractérise, après un temps d’incubation de quelques jours, par un syndrome infectieux très sévère (forte fièvre, atteinte profonde de l’état général), accompagné d’une hypertrophie du ganglion lymphatique (bubon) drainant le territoire où la piqûre de puce a transmis la maladie. Il est donc intéressant de détailler les différentes catégories de victimes : 42,5 % ont moins de 10 ans et un quart sont âgées de plus de 50 ans ; dans environ 70 % des cas, il s'agit donc de personnes que l'on peut considérer comme vulnérables. Jusqu'à 5 ans, les fillettes sont le plus largement frappées, mais la tendance s'inverse à mesure qu’elles grandissent. On peut supposer que les garçons sont alors plus livrés à eux-mêmes en occupant l'espace public. Ils se trouvent donc plus régulièrement en contact avec les détritus et les déchets qui jonchent les rues d'une ville insalubre telle que Rouen au milieu du XVIIe siècle.

Victimologie de la peste (1620-1640), d'après P. Josse
Victimologie de la peste (1620-1640), d'après P. Josse

Par ailleurs, l’écrit privé du religieux Philippe Josse permet d'établir un tableau clinique précis, même si, tout au long de son Journal, il n'évoque dans le détail que 224 personnes touchées par la peste. Le plus souvent, ces mentions se limitent à son entourage, et cela ne constitue qu'une part infime des victimes. Au sein de cet effectif réduit, le temps d'incubation est en moyenne de 4 à 5 jours et les victimes ont tendance à décéder rapidement ou au huitième jour. Cette observation rejoint celles de Fleur Beauvieux durant l’épidémie marseillaise de 1720. Ces épidémies interviennent alors que les Rouennais sont dans une situation de précarité en raison de la cherté et des augmentations d'impôts qui touchent essentiellement les plus démunis. Toutefois, un éventuel lien de causalité est à relativiser.

Ainsi, la peste touche à la fois les riches et les pauvres, sans distinction. Tout être humain peut se trouver en contact avec la puce et donc le bacille responsable de la maladie. Souvent, en début d'épidémie et comme dans le cas marseillais, la peste surprend. Ce n'est que dans un second temps que les écarts se creusent en raison de réactions socialement différenciées. Au plus fort de la crise, dans les années 1620, pour ceux qui restent dans la ville, il faut garder à l’esprit que le taux maximum de survie n’excède jamais les 30 %. Même si cette dernière donnée repose sur de faibles populations de malades, on peut donc estimer qu’en moyenne, après infection, les hommes de cette époque ont 85 % de risques de décéder.

« La contagion avoit rendu la ville de Rouen presque deserte, les Anciens l'avoient abandonnée, et s'en estoient fuis dans leurs maisons des champs. Ce danger extreme ne nous avoit pas donner de frayeur au prejudice de nostre devoir, nous y estions demeurez pour rendre la justice et donner les ordres au peril de nos. vies ».

Comme le montre cette remontrance, les élites – et en particulier les parlementaires normands – sont en mesure de se prémunir de l’épidémie. Pour ce faire, ils peuvent mettre en place des mesures d’hygiène, telle l’aspersion de vinaigre dont l’odeur fait fuir les rats. Toutefois, le plus souvent, cédant à une rhétorique de la peur, les hommes du temps privilégient l’adage antique : « pars vite et loin, et reviens tard » (Cito, longe fugeas, tarde redeas).

Sources
- BM Rouen, Ms M 41, Journal, par Philippe Josse
- BnF, F FR 18939, « Très humbles remonstrances du Parlement de Normandie au Semestre de Septembre, au Roy et à la Reine regente », f° 6
- AD S-M, H dépôt 1F19, Hôtel-Dieu,« Registre des maladies contagieuses (1637) »
- Pieter Brueghel l'Ancien,« Le Triomphe de la Mort », huile sur toile, v. 1562, Museo del Prado

Bibliographie
- Frédérique Audoin-Rouzeau, « L’apport des données historiques (VIe-XXe siècles) », dans Les chemins de la peste – Le rat, la puce et l’homme,  Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2003, p. 203-277
- Fleur Beauvieux, « Épidémie, pouvoir municipal et transformation de l’espace urbain : la peste de 1720-1722 à Marseille », Rives méditerranéennes, vol. 42, n° vol. 42, n° 2, 2012, p. 29-50
- ID., « Justice et répression de la criminalité en temps de peste – L’exemple de l’épidémie marseillaise de 1720-1722 », Criminocorpus, Varia, 2014 (https://journals.openedition.org/criminocorpus/2857)
- Madeleine Foisil, La révolte des Nu-pieds et les révoltes normandes de 1639, Paris : Presses Universitaires de France, 1970, p. 117-131
- Virginie Lemonnier-Lesage, « La mobilisation du Parlement et de la municipalité de Rouen face aux épidémies de peste (XVIe-XVIIe siècle) », dans Les parlements et la vie de la cité (XVIe-XVIIIe siècle), Rouen : Publications de l’Université de Rouen, 2004, p. 23-33
- Nicolas Roudet, « Pars vite, loin, et reviens tard », dans Médecine et rhétorique à la Renaissance – Le cas du traité de peste en langue vernaculaire, Paris : Classiques Garnier, 2017
- François-Olivier Touati, « Un mal qui répand la terreur ? – Espace urbain, maladie et épidémies au Moyen Âge », Histoire urbaine, n° 2, 2000, p. 9-38
- Jean Vitaux, Histoire de la Peste, Paris : Presses Universitaires de France, 2010, p. 131-187

[ Modifié: samedi 21 novembre 2020, 17:08 ]
 
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« Il y a eu grandes challeurs, durant le mois
de may et de juin, de sorte que les biens de la terre
ont esté fort secs, mais le mois de juillet n'a esté
que pluyes continuelles, foudres et tonnerre qui ont
causé beaucoup de mal aux biens de la terre.

Le 12 de juillet, le tonnerre tomba sur les neuf
 de matin sur Nostre Dame. L'on vu un feu voltiger
dans les galeries de La Lanterne et sortit par
un trou, sans faire aucun mal, sinon de la fumée
et le lendemain il fut arresté au chapitre que,
l'advenir, quand on entendroit le tonnere, l'on
sonneroit les cloches, quand bien mesme il seroit
nuict.
»

Au début du mois, un post de Philippe François a attiré mon attention sur la foudre globulaire ou foudre en boule que j'avais rencontré dans un manuscrit. Le phénomène décrit et celui - rare - que l'on constate sur la vidéo semblent les mêmes.
Le texte date de 1642, nous ne sommes donc pas loin de la plus ancienne mention à ce sujet. Ainsi, en 1638, une “impressionnante boule de feu” a traversé la fenêtre d'une église située en Angleterre. Dans le cas normand que je présente ici, c'est encore un lieu de culte qui est frappé probablement en raison de sa hauteur exceptionnelle dans une ville de l’époque moderne. Notre-Dame est la cathédrale, dont les galeries de La Lanterne, font référence à la tour située à la croisée du transept.

Comme l'indique le prêtre Philippe Josse ( -v.1650), l’auteur de ce manuscrit, la mention du chapitre cathédral montre qu'elle est desservie par une cinquantaine de chanoines. Ceux-ci sont des clercs réguliers, suivant des règles de vie et qui sont tenus à la récitation de l'office au chœur. Au milieu du XVIIe siècle, ils ne vivent plus en commun, mais dans le monde. Ainsi, selon Charles Herembert, dans une description de la Normandie, ces chanoines “psalmodient incessamment et chantent jour et nuict les louanges du tout puissant”.

Les scientifiques parviennent, désormais, à créer ces boules de feu en laboratoire. La luminosité peut être très forte ou au contraire de basse intensité, alors que la température peut atteindre les 1 700 °C. Toutefois, il nous reste encore énormément à découvrir à ce sujet, popularisé par Hergé, dans l’album de Tintin, Les 7 boules de cristal, publié en 1948.

Hergé
Couverture de l'album de Tintin, "Les 7 boules de cristal"


Sources :
Bibl. Caen-la-Mer, in-8238, Singularités de la province de Normandie, par Charles Herembert, f° 110
- BM Rouen, Ms M 41, Journal, par Philippe Josse, f° 104
- Olivier Dessibourg, “La foudre en boule révélée par un coup de chance”, Le Temps, 2015 (lien)
- M.G., “Foudre en boule : elle a pu être reproduite pendant une demi-seconde !”, Science & Vie, 2013 (lien)
- Kristiane Lemé, « Les Chanoines de la Cathédrale de Rouen au XVe siècle », dans Les stalles de la cathédrale de Rouen, 2003, p. 19-32
- Christina Nunez, “Foudre globulaire : un phénomène aussi dangereux que mystérieux”, National Geographic, 6 mars 2019 (lien)


[ Modifié: samedi 21 novembre 2020, 16:30 ]
 
Avatar JF VIEL
par JF VIEL, samedi 21 novembre 2020, 11:36
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Le document qui suit est assez exceptionnel : il s’agit d’une convention notariée par laquelle un mari et une femme, qui ne se supportent plus, organisent leur séparation de corps.

Le 8 avril 1551, Pierre de Cantiers et son épouse Adrienne des Haies, tous deux nobles, mariés depuis douze à treize ans et vivant à Sainefontaine[1], près de Beauvais, se présentent en l’étude d’un notaire de Rouen[2]. Le mari y expose ne plus pouvoir tolérer les mœurs (comprendre la nature, le caractère)[3] de sa femme. Les descordz[4] et contemptions[5] qui sont entre eux les empêchent de bonnement vivre en paix ensemble en tranquillité de leur conscience, à tel point qu’ils ont un temps envisagé un divorce. Sous l’Ancien Régime, le divorce (divortium) était une procédure portée devant l’official, juge ecclésiastique rendant la justice au nom de l’évêque. Lorsqu’il était accordé, ce divorce actait une séparation de corps des époux, mais rendait impossible tout remariage de l’une ou de l’autre des parties, le lien sacré du mariage restant indissoluble.

Nos époux, voulant éviter une telle procédure qu’ils jugent scandaleuse, ont alors l’idée, sur les conseils de leurs amis, d’organiser leur séparation de corps dans l’intimité de l’étude d’un notaire rouennais. La convention est initialement dressée de façon anonyme, le mari y étant désigné par la seule lettre P. (comme Pierre) et la femme par la seule lettre A. (comme Adrienne) ; les précisions sur l’identité des époux ne seront ajoutées – en interligne – qu’au moment de la signature du document.

Il est convenu que l’épouse ira habiter en la maison d’un sien parent de Rouen, François de Ponches, sieur du Mesnil-Vasse. Pour lui permettre de vivre honnestementtant pour ses allymentz, vestementz que aultres ses necessités, son mari s’engage à lui verser une rente annuelle de 80 livres tournois – à savoir 20 livres à Pâques, à la Saint-Jean, à la Saint-Michel et à Noël – tant qu'elle sera demeurante hors d'avecq luy. Le couple n’ayant aucun enfant, la séparation de corps est simple à mettre en œuvre et n’occasionne aucune autre disposition.

Cette convention, signée d’une main ferme par Pierre de Cantiers et Adrienne des Haies, est par la suite confirmée comme raisonnable et de justice par les consuls de Rouen, ce qui semble indiquer que les époux, bien que nobles, avaient des intérêts commerciaux dans la région. En ce même 8 avril 1551, Adrienne des Haies donne procuration à son mari pour vendre une maison appartenant audit Cantiers, sise en la paroisse Sainte-Marguerite de Beauvais, de façon à constituer le capital de la rente.

Les séparations de corps réglées devant notaire pour incompatibilité d’humeur sont rarissimes. On en trouve encore quelques exemples au XVIIe siècle, puis ces actes semblent disparaître purement et simplement de la pratique notariale. Une étude exclusivement consacrée à cette question serait passionnante !

__________
[1] Sainefontaine, hameau dépendant de Bulles (60130).
[2] Arch. dép. de Seine-Maritime, 2E1/863, 8 avril 1551. En ligne : vues 52 à 56/891

[3] Sur la minute, le mot mœurs a remplacé complections (complexions, c’est-à-dire caractère, tempérament), qui a été biffé.
[4] Désaccords, différends.
[5] Mépris.


Sur le plan paléographique, l’écriture est clairement cursive, démontrant au passage la virtuosité du clerc. Les abréviations (par contraction, suspension, notes tironiennes, signes spéciaux et lettres spéciales) sont assez nombreuses et parfois très sévères. Voir par exemple l’abréviation du verbe pretendre, à l’avant-dernière ligne de la première page de la procuration du 8 avril 1551 :

p(re)t(en)d(re)

p(re)t(en)d(re)

Comme souvent, la cursivité de l’écriture augmente à mesure qu’on s’approche de la fin de l’acte, les formules terminales n’étant d’ailleurs plus que suggérées... Les nombreuses ratures, ajouts en interligne et en marge sont caractéristiques des minutes notariales de la moitié nord de la France, au milieu du XVIe siècle.


Convention du 8 avril 1551 : transcription


Par souci de lisibilité, le texte a ici été restitué sous sa forme définitive, les passages biffés ayant été supprimés et les ajouts en interligne et en marge ayant été replacés dans le corps du texte.

Convention du 8 avril 1551 - Page 1


« Du mercredi huictiesme jour d'avril
mil Vc cinquante et ung, aprez Pasques.


« Comme depuys le mariage celebré en face de Saincte
Eglise d'entre noble homme Pierre de Cantiers, seigneur du lieu, demourant
à Senefontayne prez Beauvays, et damoiselle Adrianne Deshaies
puys douze à traize ans ou environ,
constant lequel mariage lesdictz
mariez aient eu quelques descordz et
contemptions entre eulx, tellement qu'ilz n'ont
peu bonnement vivre en paix ensemble en
tranquillité de leur conscience. Et pour
ce auroient esté en termes de aager[1] l'un vers
l'aultre en divorse, mesmement de la part dudict
de Quantiers pour ce qu'il disoit ne pouvoir tollerer
les moeurs de ladicte damoiselle, toutesfois
en fin, pour eviter tout scandalle, aient
par le conseil de leurs amys cherché
moyens de concorder entre
eulx au myeulx qu'il leur seroit possible.
Sçavoir faisons etc. pardevant
etc. furent presens lesdictz de Cantiers et ladicte damoiselle
Adrienne Deshaies, lesquelz de leurs bon gré et voluntez
etc. confesserent avoir faict accord entre
eulx, par lequel ladicte damoiselle,
du consentement dudict seigneur de Cantiers, son mary, et par luy
bien auctorisée quant à ce, a accordé
soy retirer en la maison de noble homme
Françoys de Ponches, seigneur du Mesnil Vasse,
et en icelle faire sa demeure et residence


_____
[1] Agir.

Convention 2
Convention du 8 avril 1551 - Page 2


jusques à ce que lesdictes parties puissent, aydant
la grace de Dieu, estre
reconsiliez ensemble. Et affin que ladicte
damoiselle ait occasion et moyen de
vivre honnestement et se contenter dudict son
mary, icelluy de Cantiers, son mary, a promys
et s'est obligé payer par voye d’execution à ladicte damoiselle
la somme de quatre vingtz livres tournois par chacun an, payable
aux quatre termes de l'an accoustumez,
assavoir Pasques, Sainct Jehan, Sainct
Michel et Noel, et le tout rendu
à ses despens en la maison dudict de Ponches,
[renvoi en marge : premier paiement commenceant à Pasques dernière passée et ainsi contynuer de terme en terme].
Laquelle somme de quatre vingtz livres tournois ladicte damoiselle
s'est contentée tant pour ses allymentz,
vestementz que aultres ses necessités,
et a promys ne demander audict son mary
aultre chose pour le temps qu'elle sera
demeurante hors d'avecq luy. Et si
a promys durant ledict temps demeurer
en ladicte maison dudict de Ponches ou
aultre lieu honneste par
desliberation desdictz de Ponches du Mesnil Vasse et de Cantiers. Promectans lesdictes
parties tenir les choses dessusdictes soubz
l'obligation de tous leurs biens et heritages.
Presens Nicolas Massieu, marchant, demeurant en la paroisse St Maclou
de Rouen, et Adam Bihorel, hostellier, demeurant en la paroisse
St Vigor dudict Rouen. »


Ainsi signé : P. de Cantiers
Adrianne des Haies.

Convention 3
Convention du 8 avril 1551 - Page 3


« Semble aux conseulx soubz signez ausquelz
a esté communiqué la minutte cy dessus que
icelle est raisonnable et que l'accord y
mentionné par les termes qu'il est, est de
justice. »


Ainsi signé : Colombel, avec paraphe / Lambert, avec paraphe.



Procuration du 8 avril 1551 : transcription

Procuration

Procuration du 8 avril 1551 - Page 1


« Du mercredi huictiesme jour d'avril, après
Pasques Vc LI.


« Fut presente damoiselle Adrienne Deshayes, femme
de noble homme Pierre de Cantiers, seigneur du lieu, demeurant
à Sene Fontaine près Beauvais, laquelle après qu'elle
eult esté deuement auctorisée par ledict seigneur son mary, present
quant à ce, de son bon gré constitua son procureur general
et especial, c'est assavoir ledict sieur de Cantiers, son mary,
en tout le faict et stille de plaidarye, et par especial
ladicte constituante a donné et donne par sesdictes presentes, en tant
que à elle est et que le cas luy peult toucher,
plain pouvoir, puissance et auctorité audict seigneur de Cantiers,
son mary, portant icelles, de pour elle et en son
nom vendre, transporter, fieffer, eschanger et
aultrement aliener une maison et
heritage audict seigneur de Cantiers appartenant,
assise en la parroisse de Saincte Marguerite en
la ville de Beauvais, à telle
personne ou personnes et par tel prix, charges
conditions et moiens que ledict seigneur de Cantiers,
son mary, verra bien estre, recevoir les
deniers provenans de ladicte vendue et en faire telle
quictance que icelluy seigneur de Cantiers verra
bien estre, et mesmes de
pour elle et en son nom renoncer
à tout et tel droict de douaire, asignation de
mariage ou aultre droict heredital qu'elle pourroit
avoir, pretendre et demander sur ladicte
maison dessus declarée et d'en passer

Procuration 2
Procuration du 8 avril 1551 - Page 2


telles lectres de vendue, fieffe et eschange et renonciation que
mestier serra et au cas appartiendra. Et generallement etc.
promectans tenir etc. obligeans biens etc.
Presens Nicolas Massieu et Adam Bihorel. »


Ainsi signé : P. de Cantiers
Adriane des Haies. »

Bibliographie

  • David BASTIDE, "La survivance des coutumes dans la jurisprudence du XIXe siècle (1800-1830) - Autour de la femme, de la dot et du douaire normands", Annales de Normandie, n° 56, 2006, p. 395-414 (http://www.persee.fr/doc/annor_0003-4134_2006_num_56_3_1586)
  • Adrien Jean Quentin BEUCHOT, Oeuvres de Voltaire - Avec préfaces, avertissements, notes, etc., vol. 28, Paris, chez Lefèvre, 1829, article "divorce", p. 436-439
  • Sylvain BLOQUET, “Le mariage, un contrat perpétuel par sa destination (Portalis)”, Napoleonica. La Revue, 2012/2, n°14, p. 74-110
  • Jean-Louis HALPERIN, "Les fondements historiques des droits de la famille en Europe - La lente évolution vers l'égalité", Informations sociales, n° 129, 2006, p. 44-55 (https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2006-1-page-44.htm)
  • François LEBRUN, La vie conjugale sous l’Ancien Régime, Paris (Armand Colin), 1985
  • Stéphane MINVIELLE, La famille en France à l’époque moderne, Paris (Armand Colin), 2010
  • Roderick G. PHILLIPS, "Le divorce en France à la fin du XVIIIe siècle", Annales, n° 34, 1979, p. 385-398

[ Modifié: samedi 21 novembre 2020, 16:32 ]
 
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« Question de Mariage
Arrest du 14e janvier 1616, donné pour le sieur Gargueselle contre les nommés Malherbe. Plaidans Aleaume, Du Theil et d'Ambry.
Ledict de Gargueseilles avoit longtemps entretenu une femme, fille d'un paysan, qu'on disoit estre publique, et d'icelle avoit eu 10 à 12 enfans, et desirant l'espouser pour legitimer lesdicts enfans. Les parens l'avoient empesché pour deux raisons : l'une pour l'inégalité et prodigalité dudict Garsailles, l'autre pour ce que ladicte femme estoit tombée en demence. »

La procédure qui nous intéresse aujourd’hui est riche et complexe. Afin de fixer le décor en deux mots : un couple vit en concubinage durant une bonne dizaine d’années. Ce couple illégitime est parfaitement toléré par la famille jusqu’à la demande en mariage.
Les parents multiplient alors les accusations et tentent de s’opposer autant que possible aux épousailles. Portée en justice, ce sont les médecins qui tranchent dans cette affaire de mœurs.

Acquis en 1895 par les Archives Départementales de Seine-Maritime, ce manuscrit composé de 216 folios - sans compter les annexes et l’index - n’a attiré l’attention des historiens qu’à la marge. Issu d’un Recueil d’arrêts du Parlement, ce document renvoie à une tradition apparue à la fin du Moyen Âge. D’une écriture fluide, on peut envisager une étude d’ensemble ou de cas, comme en témoigne cette affaire croustillante et d’un intérêt juridique certain.

Plus riche et dense qu’un aride registre du Parlement, cette oeuvre permet de cerner l’outillage juridique de l’époque moderne. Intitulée “question de mariage”, l’affaire touche directement les pratiques privées du XVIIe siècle. Ainsi, le Parlement de Normandie doit trancher quant à une procédure de contestation de mariage. Les parents d’un homme s’opposent à la publication de bancs de l’union envisagée avec une fille de paysan. Le fait de porter une affaire en justice n’a rien d’inhabituel.
Depuis 1556, les parlements de France et l’État s’emparent de la question sociale du mariage en prononçant l’illégalité des mariages secrets, c’est-à-dire les mariages contractés par un couple, et ce, sans le consentement parental. La même année, paraît un autre édit qui vise un “grave et détestable” crime de femme : la grossesse et l’enfantement clandestin. De plus, entre 1556 et 1639, une série d’édits se consacrent à la notion de consentement parental, à la publicité du mariage et introduit des sanctions contre les contrevenants.
À travers les affaires portées au Parlement, on peut constater de manière sensible de quelle manière l’État tente de gouverner la vie des individus et, en particulier, celles de femmes. Cette affaire rouennaise, montre à quel point le droit ecclésiastique s’oppose à la loi civile. Les tribunaux religieux tendent à considérer que le consentement du couple prime sur la célébration officielle.

Dans le cas qui nous intéresse ici, les jeunes gens ont vécu “longtemps” en concubinage avec une cohabitation librement choisie et la naissance d’enfants illégitimes. Ces pratiques sont tolérées et les fiançailles sur le tard possibles. Toutefois, l’affaire prend une autre dimension, dès lors que le mariage est réclamé. En d’autres termes, les déviances sexuelles sont acceptées socialement, du moment qu’elles restent dans la sphère privée et n’atteignent pas irrémédiablement l’honneur familial. À tel point que l’époux, “tant qu’il n’avoit parlé d’espouser cette femme”, “avoit esté estimé très sage et bon mesnager par ses parens”. Or, la procédure judiciaire engagée est grave et de conséquences.
Si le mariage est invalidé, l’époux risque une peine d’incarcération assez courte, alors que la jeune femme peut être condamnée à dix ou quinze ans d’enfermement, voire à une peine de réclusion à vie dans un couvent. Afin de mettre toutes les chances de leur côté, les parents accusent l’époux de dépenses excessives et de vie dissolue. On jète également l’opprobre sur la jeune femme que l’on juge “impudique” et “qu’on disoit estre publique”, ce qui revient à une accusation de prostitution.

Du côté des juges, les références antiques fusent pour démontrer que les enfants issus d’un couple “lubrique” et d’une “putain” ne peuvent être que “poltrons et pusillanimes”. Afin de prolonger l’analyse, d’autres magistrats considèrent que l’argument est valide puisque les Gaulois “estoient vaillans pour l’honnesteté et chasteté de leurs peres ès mariage”. L’affaire semble mal engagée d’un point de vue juridique, mais c’est sans compter sur l’intervention des médecins.
Selon Sophie Astier, Les Experts et autres fictions nous ont habitués à considérer l’expertise médico-légale comme un point central de toute enquête policière. Or, cette intervention des scientifiques dans le champ du droit est apparue progressivement dans les procédures et ce n’est pas un fait nouveau.
S’il faut attendre le siècle des Lumières pour que la médecine légale se constitue véritablement en tant que science, dans cette affaire de 1616, ce sont bien les médecins qui emportent le jugement :

"... or, les medecins assurent qu'une femme furieuse ne peut concevoir. La Cour a permis audict de Garsailles et à ladicte femme celebrer ledict mariage..."
"... or, les medecins assurent qu'une femme furieuse ne peut concevoir. La Cour a permis audict de Garsailles et à ladicte femme celebrer ledict mariage..."


Les scientifiques répondent à un enchaînement de questions posées par le procureur général. Suivez la réflexion intellectuelle :
1) le consentement au mariage a-t-il eu lieu avant ou après que la femme soit devenue folle ?
2) si elle était déjà folle, un nouveau consentement est-il nécessaire ?
3) il n’y a pas de preuve de la folie de cette femme, ce point est donc discuté en droit.
4) intervention des médecins qui assurent que la femme ne peut être folle dans le cas présent puisqu’elle “avoit eu un enfant depuis peu”.
Le lien entre enfantement et folie est ancien. Les médecins du XVIIe siècle repèrent dans l’Antiquité les premières descriptions de femmes “furieuses” et la psychanalyse trouve dans certains mythes l’origine d’une ambivalence ancestrale de la maternité. La science médicale fait alors largement référence aux médecins grecs (Hippocrate, Galien), latins (Soranos d’Ephese) et médiévaux (Avicenne) que l’on interprète. Encore au XVIIe siècle, la théorie dominante est celle d’une approche humorale de la maladie. Toutefois, si les déséquilibres des humeurs sont scrutés avec attention, on ne peut réduire la médecine de l’époque moderne au seul héritage.
La distinction entre l’esprit de la mère et de la femme repose donc sur la perception de l’accouchement et de l’allaitement, comme des phénomènes étranges. Pour la médecine des humeurs, la circulation et l’évacuation des fluides sont considérés comme nécessaires à la santé des hommes et des femmes. Par la maternité, de fait, on considère que la mère régule ses humeurs et ne peut être atteinte de folie.

Finalement, ce dernier élément emporte les voix d’une majorité de magistrats qui accordent le mariage et permet la légitimation des enfants issus de la relation illégitime entre les deux jeunes gens qui échappent à toute condamnation. De plus, l’affaire dépasse le cadre du couple et est importante pour l’ensemble de la famille puisque les “10 à 12 enfants” peuvent, une fois reconnus, prétendre à l’héritage. Enfin, avec ce cas spécifique, on devine parfaitement le conflit d’intérêt des parents que soulève Jacques Poërier en commentant cet arrêt du Parlement.
Issu d’une famille de la Manche, fils d’un contrôleur des Aides de Valognes, ayant commencé sa carrière en dehors du Parlement, ce président à mortier montre une réelle volonté de transmission de ses connaissances juridiques à sa descendance. Par cette démarche, le magistrat se fait arrestographe et ne se limite pas à de simples copies d’arrêts de la cour de souveraine dans laquelle il officie au quotidien. Il les adapte, il trie, il fait des choix et donne son avis juridique dans un écrit, strictement personnel qui n’a pas vocation à être publié. En somme, Jacques Poërier ne retient pas cet arrêt par voyeurisme mais pour sa valeur d’apprentissage.


Références :
- AD S-M, 28 F 62, « Recueil d’arrests donnés au Parlement de Normandie », par Jacques Poërier d’Amfreville, f° 41 et 42

- Francesca Arena, « La folie des mères », Rives méditerranéennes, Varia, 15 juin 2009 (http://journals.openedition.org/rives/2713)
- Sophie Astier, “Sherlock médecin : petite histoire de la médecine légale à l’époque moderne”, 6 mars 2015 (https://tresoramu.hypotheses.org/167)
- Fayçal El Ghoul, « Enfermer et interdire les fous à Paris au XVIIIe siècle : une forme d’exclusion ? », Cahiers de la Méditerranée, n° 69, 2004 (http://journals.openedition.org/cdlm/796)
- Bruno Lemesle (dir.), La Preuve en justice de l'Antiquité à nos jours, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2003 (https://books.openedition.org/pur/15825)
- Hélène Ménard et Marc Renneville, « Folie et justice, de l’Antiquité à l’époque contemporaine », Criminocorpus, 5 février 2016 (http://journals.openedition.org/criminocorpus/3144)
- Alessandro Pastore, « Médecine et droit, compétition ou collaboration ? », Histoire, médecine et santé, n° 11, 2017 (http://journals.openedition.org/hms/1077)
- Diane Roussel, « La description des violences féminines dans les archives criminelles au XVIe siècle », Tracés. Revue de Sciences humaines,n° 19, 2010 (http://journals.openedition.org/traces/4892)


[ Modifié: samedi 21 novembre 2020, 16:34 ]
 
Avatar JF VIEL
par JF VIEL, samedi 21 novembre 2020, 11:14
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Voici un document intéressant sur le plan généalogique : il s'agit d'arbres généalogiques qui explicitent la triple "parenté qui est entre le Roy et madame sa seur, avec le prince et l'infante d'Espagne". Le Roi est Louis XIII et sa sœur Élisabeth de France ; l'infant d'Espagne est le futur Philippe IV (qui n'a alors que 10 ans !) et l'infante sa sœur Anne d'Autriche.
Comme on le sait, une double alliance unira les deux familles, Louis XIII épousant Anne d'Autriche (28 novembre 1615 à Bordeaux) et Élisabeth de France épousant le futur Philippe IV (25 novembre 1615 à Bordeaux). Ces tableaux ont été réalisés à Poitiers en septembre 1615, préalablement au double mariage.
On y relève les liens de parenté tels qu'ils étaient comptés par le droit canon. Ce qui est très utile aux généalogistes.

Bibliothèque nationale de France, manuscrit français 6392.

[ Modifié: samedi 21 novembre 2020, 12:19 ]
 
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Dans la lignée de mon dernier article intitulé « Des pauvres dans la ville? » (ici), je vais me concentrer sur la grande précarité. Celle-ci se rencontre dans les archives rouennaises sous divers vocables qui se précisent progressivement durant l’époque moderne.
Or, cette population flottante est – par nature – complexe à définir. Toutefois, dès le XVIe siècle, le vagabond commence peu à peu à désigner le sans domicile fixe ; il devient la personne qui manque de travail et donc de ressources. De fait, dans ce cas, émerge la différence de degré et non de nature entre pauvres et mendiants ; ils appartiennent au monde de la précarité et sont placés dans une situation de dépendance et d’exclusion.


Par ailleurs, on ne trouve que 281 personnes identifiées formellement comme pauvres parmi les 48 000 Rouennais repérés pour le milieu du XVIIe siècle, ce qui est parfaitement résiduel. Les registres paroissiaux ne sont donc pas une source suffisamment précise à ce sujet et il convient de se pencher sur d’autres archives, à l’image des lieux d’assistance.
Ainsi, à Rouen, Guillaume de La Mare, âgé de 27 ans en 1637, entre à l’Hôtel-Dieu et déclare « avoir couru le pays jusque à cette nuit ». Il annonce avoir passé sa dernière nuit « soubz la porte Bouvreul » au nord de la ville. D’autres font le choix d’une grange à la campagne, des quais et plus régulièrement des églises. Ils sont nombreux à passer « quantité de nuits » à l’ombre des lieux de cultes, comme en témoigne le cas d’un « pauvre garçon » nommé Gille Leterreux. Celui-ci décède finalement à l’Hôtel-Dieu, à l’âge de 18 ans.

Répartition des pauvres de l’Hôtel-Dieu de Rouen (1637)
Répartition des pauvres de l’Hôtel-Dieu de Rouen (1637)

Vêtus de nippes et souvent inconnus des curés, ils sont retrouvés morts « sur le pavé », dans les fossés ou près des remparts, voire à proximité de lieux de cultes de la capitale normande. Or, le monde hétéroclite des pauvres ne peut se réduire à cette minorité des plus exclus et doit intégrer en son sein tous ceux qui se trouvent menacés d’indigence. Ces personnes vulnérables sont, pour l’essentiel, victimes de la conjoncture. Indéniablement, une géographie urbaine de la pauvreté et de la grande précarité se dégage.

Présente partout dans la ville, nul ne peut les ignorer. Toutefois, cette population spécifique a des espaces privilégiés. Si les pauvres se réfugient aux portes ou à proximité des remparts, c’est probablement que les contrôles aux entrées régulent l’accès à la ville. Une fois à l’intérieur, le choix du Vieux Marché de Rouen est stratégique, puisqu’on y vend quotidiennement des denrées alimentaires : charcuterie, poissons, céréales, etc. Ils peuvent donc espérer y glaner quelques restes. Les lieux de cultes permettent un accès direct aux croyants, qui sont susceptibles d’actions charitables, encore marquées par l’image du pauvre comme reflet de la puissance divine. Issue du Moyen Âge, c’est de cette vision du pauvre renvoyant à Jésus-Christ dont témoigne le tableau de Pieter Brueghel l’Ancien.

On y rencontre cinq mendiants, culs-de-jattes et estropiés qui se traînent à même le pavé sur leurs béquilles bancales dans la cour ensoleillée d'un hôpital de briques rouges. Ces pauvres invalides, en quête d’aumône qu’ils peuvent espérer dans divers lieux de la ville, suscitent la compassion du peintre puisque l’on rencontre une inscription flamande, au dos du tableau, qui proclame : "Courage, estropiés, salut, que vos affaires s'améliorent".

Sources :
- Pieter Brueghel l’Ancien, Les mendiants, huile sur toile, 18 cmx21 cm, Musée du Louvre, 1568
- AD S-M, H dépôt 1 F 19, Hôtel-Dieu, « Registre des maladies contagieuses  (1637) »

Bibliographie :
- Roger Chartier, « Pauvreté et assistance dans la France moderne : l’exemple de la généralité de Lyon », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 28, n° vol. 28, n° 2, 1973, p. 572-582 (en ligne)

- Antony Kitts, « Mendicité, vagabondage et contrôle social du Moyen Âge au XIXe siècle : état des recherches », Revue d’histoire de la protection sociale,n° 1, 2008, p. 37-56 (en ligne)
- Véronique Meyer, « La représentation de la souffrance sociale dans la gravure parisienne (1635-1660) », dans Histoires de la souffrance sociale (XVIIe-XXe), Rennes : Presses Universitaires de Rennes, p. 19-31 (en ligne)
- Michel Mollat, Les pauvres au Moyen Âge – Étude sociale, Paris : Hachette, 1978
- Emmanuel Thévenet, « La pauvreté en Poitou sous l’Ancien Régime vue à travers le prisme de l’hôpital général de Poitiers », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, vol. 113, n° 4, 2006, p. 159-182 (en ligne)

[ Modifié: samedi 21 novembre 2020, 16:35 ]
 
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Longtemps considérés comme disparus, les Mémoires de la famille de Jean Le Boindre (1620-1693) ont, récemment, été (re)découverts et offrent des perspectives exceptionnelles. Prototype du magistrat, l’auteur est ici un avocat de formation, reçu à la troisième chambre des Enquête du Parlement de Paris en 1645.


Son écrit privé se compose de deux parties bien distinctes. Les deux premiers tiers comportent une « genealogie des Le Boindre et leurs alliances ». Celle-ci a pour but de démontrer l’ancienneté de la famille depuis le fondateur, Nicolas, dont il assure que la filiation remonte au XVe siècle. Il entrecoupe cette démarche par une succession d’inventaires de “pièces et écritures” qui répertorient les possessions familiales. Renforçant son statut, il considère que les biens et les seigneuries « sont l’ame des maisons de campagne ». Ainsi, les fiefs « en conservent le non et celuy de leurs auteurs », de même, ils « rendent leur sejour agreable, par cet ombre d’empire et d’autorité », en permettant de vivre noblement.
Son Testamentqui occupe le dernier tiers de l’ouvrage, s’adresse à ses enfants. Dans cet écrit d’une grande sensibilité, il revient sur sa carrière et sa manière de voir le monde. Et c’est bien le sang qui est au cœur des enjeux politiques et familiaux pour ce magistrat parisien, originaire du Maine, comme en témoigne sa position sur la noblesse :

« Ainsi, (mes enfans), l’honneur et les veritables marques de la noblesse du sang qui consiste dans unne longue suitte d’ayeuls de merite et de vertu ne manquoint point à vostre famille, elle en estoit en possession depuis trois siecles »

Selon Jean Le Boindre, « le sang » constitue un élément structurant. Ce même sang qui, pour conserver sa valeur, ne doit pas se mêler à un autre moins glorieux et permet de cumuler les vertus des membres du même lignage. Ce principe de distinction renvoie à l’ancrage dans des lignées. L’idée de race se trouve, ici, soulignée par la qualité irréfutable attachée au caractère quasi biologique. À l’image de ce texte, l’importance accordée aux liens familiaux touche l’ensemble de la noblesse, d’épée comme de robe.
En insistant sur le sang bleu, il s’agit pour ce magistrat de souligner l’antiquité de la noblesse héréditaire. Servant historiquement le roi sur les champs de bataille, en versant le sang, il convient que les nobles demeurent exemptés d’impôts, et ce, même si nombre d’entre eux n’ont pas vu une épée depuis longtemps. De plus, en versant l’impôt du sang, les nobles estiment pouvoir incarner une forme de contre-pouvoir face à la domination d’un gouvernement qu’ils jugent gangrené par les roturiers.
Les mérites et la vertu que Jean Le Boindre attache à ses ancêtres sont également un moyen pour ce juge de se positionner vis-à-vis de ses confrères parisiens. N’appartenant pas à une illustre famille de membres du Parlement, il n’est pas davantage en mesure de se prévaloir d’une immense assise financière. En insistant sur l’honneur et la droiture auprès de ses enfants, il se sert de ses ancêtres pour asseoir sa propre carrière.
Engagé dans la Fronde parisienne de 1648 à 1652, Jean Le Boindre considère que cette prise de position politique le rapproche des autres grands parlementaires, tels que Pierre Broussel (1575-1654) ou René de Longueil (1596-1677), son parent. Vaste mouvement de révolte des élites, la Fronde lui offre donc l’occasion de faire valoir ses propres mérites... comme un palliatif de la fortune et de la notoriété. De fait, son regard est original à bien des égards. Il incarne l’esprit de la Fronde parlementaire qui touche tout le royaume de France.

Arbre généalogique

Généalogie insérée au début de l'ouvrage


Bibliographie :
- Jean-Marie Constant, Nobles et paysans en Beauce aux XVIe et XVIIe siècles, thèse en histoire, université de Lille III, 1981
- ID., 
« Terre et pouvoir : la noblesse et le sol », dans La terre à l’époque moderne, Paris : Association des historiens modernistes des Universités, 1983
- Robert Descimon, « Le conseiller Jean Le Boindre (1620-1693) : un destin de vaincu », dans Débats du Parlement de Paris pendant la minorité de Louis XIV, vol. 1, Paris : Librairie Honoré Champion, 1997
- Alain Devyver, Le sang épuré. Le préjugés de race chez les gentilshommes français de l’Ancien Régime (1560-1720), thèse de doctorat, Bruxelles, 1973
- Arlette Jouanna, L’idée de race en France au XVIe et au début du XVIIe siècle (1498-1614), thèse de doctorat, Université de Lille, 1976
- Ellery Schalk, From valor to pedigree – Ideas of nobility in France in the sixteenth and seventeenth centuries, Princeton : Princeton University Press, 1986
- Isabelle Storez-Brancourt, « Introduction », dans Débats du Parlement de Paris pendant la minorité de Louis XIV, vol. 2, Paris : Librairie Honoré Champion, 2002

[ Modifié: samedi 21 novembre 2020, 16:36 ]
 
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par Baptiste Etienne, samedi 21 novembre 2020, 11:02
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Ceux qui lisent régulièrement mes articles savent que le monde de la grande précarité dans la capitale normande me tient particulièrement à cœur. J’ai déjà pu aborder l’évolution de la notion de pauvreté du XIVe au XVIIIe siècle (ici) ou l’établissement de l’Hôtel-Dieu de La Madeleine (ici). Ces figures sociales font l’objet de peu de représentations visuelles, comme dans l’œuvre de William Hogarth (1731). À travers une véritable fable satyrique, l’artiste fait du monde des pauvres un magma informe débauché et oisif où ils se vautrent dans la luxure et le vice.

Si le monde des marges est souvent perçu comme celui des masses et de l’anonymat, le registre de l’Hôtel-Dieu, « contenant les noms et surnoms des personnes malades de contagion », offre des perspectives pour l’année 1637. Cette source recense 3 513 malades, dont près de 45 % décèdent à La Madeleine de Rouen, quand d’autres reviennent au moins une fois bénéficier de soins.
Ces entrants sont - pour la plupart - des pauvres. Ce registre permet donc de se faire une idée précise de leur répartition au travers de l’espace urbain. Comme dans le cas lyonnais, l’essentiel des hospitalisés est issu de la ville ou de son bassin démographique. Ainsi, en excluant ceux qui reviennent à une ou deux reprises dans l’année, seuls 431 viennent des faubourgs ou sont des horsains (donc issus d'une paroisse en dehors de la province ), contre 1 836 qui logent intra-muros. Pour 60 % d’entre eux, il s’agit de femmes âgées de 23 ans en moyenne.
De ce point de vue, on observe que les tranches d’âge sont fortement clivées, avec une surreprésentation des jeunes et des personnes âgées. À l’image du modèle anglais, ce phénomène peut s’expliquer en raison de l’installation à leur compte, des charges familiales ou de raisons de santé qui rendent les adultes vulnérables. Hommes et femmes confondus de l’intra-muros affichent directement des professions ou par des collatéraux dans plus des trois quarts des cas. En d’autres termes, le pauvre n’est pas totalement dépourvu de ressources ; il peut posséder son instrument de travail. Environ un quart des professions affichées sont en lien avec les métiers du drap et de la domesticité. Seulement une quarantaine d’activités ont trait aux quais, tandis qu’une forte proportion de petits artisans apparaît.

Répartition géographie des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Rouen (1637)
Répartition géographie des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Rouen (1637)

Comme en témoigne cette carte de synthèse, la moitié est de la ville regroupe 1 082 entrants de l’Hôtel-Dieu, soit près de 60 % de l’effectif total de l’année 1637. Pour le reste, les pauvres malades se rencontrent dans les rues qui communiquent avec les quais ou aux marges, c’est-à-dire à proximité des remparts et des portes. Néanmoins, un certain nombre de pauvres sont également répartis de manière assez homogène dans le reste de la ville. Chaque rue a son lot de pauvres.
Ainsi, même au cœur du Castrum, la bien nommée rue de l’Aumône compte – à elle seule – plus de 85 pauvres. La proximité de La Madeleine attire également une quantité non négligeable d’entre eux, qui s’installent au plus près de ce lieu d’assistance. Dans ce cas, la répartition urbaine démontre une forte tendance à la polarisation avec un phénomène poussé de concentration des populations indigentes. Toutefois, nul ne peut ignorer la pauvreté et c’est, sans doute, ce qui explique la préoccupation croissante des autorités quant à la prise en charge et au secours des plus nécessiteux.


Sources :
- William Hogarth, « Gin Lane », eau-forte et burin, état III/IV. Inv. E 2012-0992, Musée d'art et d'histoire, 1751
- AD S-M, H dépôt 1 F 19, Hôtel-Dieu, « Registre des maladies contagieuses (1637) »


Bibliographie :
- Lucinda Beier, « Pauvreté et progrès à l’aube de l’Angleterre moderne », Les sociétés anglaise, espagnole et française au XVIIe siècle, Paris : Hachette, 2006, p. 179-209
- John Broad, Tomás A. Mantecón et Guy Saupin, « Aux marges de la société : pauvres et pauvreté », dans Les sociétés aux XVIIe siècle - Angleterre, Espagne, France, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2006, p. 179-195 (en ligne)
- Anne Béroujon, Peuple et pauvres des villes dans la France moderne. De la Renaissance à la Révolution, Paris : Armand Colin, 2014
- François Furet, « Pour une définition des classes inférieures à l’époque moderne », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, n° 3, 1963, p. 459-474 (en ligne)
- Véronique Meyer, « La représentation de la souffrance sociale dans la gravure parisienne (1635-1660) », dans Histoires de la souffrance sociale (XVIIe-XXe),Rennes : Presses Universitaires de Rennes, p. 19-31 (en ligne)
- Emmanuel Thévenet, « La pauvreté en Poitou sous l’Ancien Régime vue à travers le prisme de l’hôpital général de Poitiers », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, vol. 113, n° 4, 2006, p. 159-182 (en ligne)
- Olivier Zeller, « La place des miséreux et des malades à Lyon, de l’Ancien Régime à nos jours », dans Villes et hospitalité, Hors collection, Paris : Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2004, p. 79-101 (en ligne)



[ Modifié: samedi 21 novembre 2020, 16:37 ]