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by Baptiste Etienne - Saturday, 21 November 2020, 10:56 AM
Anyone in the world

Proche de celle que l’on lit encore de nos jours, la presse est véritablement née au XVIIe siècle, comme en témoigne la création de la Gazette de France par Théophraste Renaudot (1586-1653). En 1629, ce médecin fonde le Bureau d’adresse, puis le premier journal hebdomadaire deux ans plus tard.
Au milieu du siècle, alors que la tension politique est à son comble, on a souvent considéré que le gazetier prenait une certaine forme d’autonomie vis-à-vis du pouvoir royal :

« Les gazettes ne font point assez valloir les avantages des armes du Roy. Je sçay bien que les publications qui s’en font ne sont que pour amuser le peuple, mais cela ne laisse pas de faire impression sur son esprit et il me semble que l’on ne debvroit point souffrir que le gazetier fit sonner si haut les arrests du Parlement de Paris. C’est ce qui seduit davantage le monde et à entendre parler les enragez du temps, il semble que toute l’auctorité du Roy soit renfermée dans cette compagnie, on debvroit aussy du costé de la Cour faire courir quelque pieces bien faites en faveur des desseyn de Sa Majesté »

Rédigé en 1652 par un auteur anonyme, un manuscrit intitulé « Nouvelles de Roüen » revient sur le rôle de la Gazette de France durant la Fronde (1648-1652). Dans ce document envoyé au cardinal Mazarin, l’agent royal considère qu’il convient d’influer sur le journaliste afin de faire valoir l’intérêt de la Couronne. S’il demeure très difficile de mesurer l’impact de ces écrits sur la population, ce manuscrit remet nettement en cause certaines idées préconçues sur la notion de propagande, si souvent attachée à la Gazette.

Ce fait est d’autant plus marquant dans une période où les mazarinades foisonnent. Souvent mensongers, ces pamphlets visent à proposer une interprétation des faits plutôt qu’à rendre compte des réalités. On peut également y voir un procédé pour pousser à l’action, de sorte que leur fonction politique dépasse l’explicite de leurs propos. Comme en témoigne la richesse du débat des années 1980 entre Hubert Carrier et Christian Jouhaud, il convient d’utiliser l’ensemble de ces documents avec précaution.
C’est ce dont témoigne l’image du duc de Longueville véhiculée dans ces écrits. Gouverneur de la province, principal meneur de la Fronde en Normandie, il est décrit dans des termes très élogieux jusqu’à la paix conclue avec l’autorité royale. Or, à partir de ce moment et de la découverte qu’il n’a jamais été en mesure de mobiliser les troupes qu’il prétendait avoir… son image tend à se dégrader :

« Le duc de Longueville.
Bas bruit est bon garçon, & qui va lentement, va seurement.
Le Critique.
Autant chemine un homme en un jour, qu’une limasse en cent ans
»

Les auteurs de proverbes, à l’image du rédacteur de cette mazarinade, s’en donnent à cœur joie : celui qui était autrefois qualifié de judicieux, de prévoyant, voire de véritable « Heros » est alors logé ironiquement « ruë du Renard qui pesche, & de la limasse » ou « au Limaçon, au Chat qui Vielle, au vieux Singe & à l’Escrevisse ». Est-ce un exemple de ce que l’on pourrait appeler un redoutable retournement d’opinion ? En tous cas, il s’agit bien d’arguments tendant à montrer que l’information orientée, voire l’information falsifiée, sont des éléments aussi anciens que la presse, qu’elle soit “officielle” ou clandestine.


Sources :
- AN, KK 1083, « Nouvelles de Roüen », le 28 janvier 1652, f° 314
Paris débloqué, ou les passages ouverts – En vers burlesques, Paris : Claude Huot, 1649
Le visage de la Cour, et la contenance des Grands, avec leur censure – et le dialogue du Roy, & du duc d’Anjou, avec la mamman. En proverbes, Paris, 1652
Le tout en tout du temps, s.l., s.d.

Bibliographie :
- Hubert Carrier, La presse de la Fronde (1648-1653) – Les mazarinades, vol. 1, Genève : Librairie Droz, 1989
- Hubert Carrier, « Journalisme et politique au XVIIe siècle : Théophraste Renaudot », dans Le livre et l’historien, Genève : Librairie Droz, 1997
- Gilles Feyel, « Renaudot et les lecteurs de la Gazette, les "mystères de l’État" et la "voix publique", au cours des années 1630 », Le Temps des médias, n° n° 2, 2004 (en ligne)
- Stéphane Haffemayer, « Les ambiguïtés idéologiques de l’information périodique au milieu du XVIIe siècle », dans L’information à l’époque, n° 25, Paris : Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2001 (en ligne)
- Christian Jouhaud, Mazarinades – La Fronde des mots, Paris : Aubier, 1985
- Simone Mazauric, Savoirs et philosophie à Paris dans la première moitié du XVIIe siècle – Les conférences du bureau d’adresse de Théophraste Renaudot (1633-1642), Paris : Publications de la Sorbonne, 1997
- Roland Mousnier, Paris capitale – Au temps de Richelieu et de Mazarin, Paris : Éditions A. Pedone, 1978

[ Modified: Saturday, 21 November 2020, 4:38 PM ]
 
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Ce texte, extrait des livres de couleur du Châtelet de Paris (Archives nationales, Y 6/6, f°102 r°), est une sentence rendue par le Parlement de Paris le 8 août 1523, ordonnant la première exécution d’un protestant en France.
Le supplicié se nommait Jean Vallière. Natif d’Acqueville, près de Falaise, il était devenu moine augustin au couvent de Livry-en-Aulnois, près de Paris. Progressivement gagné aux idées du cénacle de Meaux puis à celles de Luther, il eut l’outrecuidance d’affirmer publiquement, ainsi que le rapporte le "Journal d’un bourgeois de Paris", que « Nostre Seigneur Jesus Christ avoit esté de Joseph et de Nostre Dame conceu comme nous autres humains ». Il n'en fallut pas davantage pour que sa condamnation à mort soit prononcée, dans des conditions particulièrement atroces, pour servir d'exemple...
Transcription :
« Extraict des registres de Parlement.
« Veues par la court les charges et informacions faictes par le juge et garde des
prevostz et soubz baillye de Poissy ou son lieutenant alencontre de Jehan VALLIERE, soy
disant hermite, prisonnier en la conciergerie du Pallais pour raison des excecrables
et detestables blaphemes par luy dictz et proferez de Nostre Saulveur et Redempteur
Jhesus Crist et de la Glorieuse Vierge Marie sa mere, les interrogatoires et confessions
dudict Valliere faictes par devant aucun conseiller d'icelle court à ce faire par elle
commis, les recollemens de tesmoings et confrontacions faictes audict prisonnier.
Et luy oy et interrogé en ladicte court sur lesdictz cas, lequel c'est advoué
clerc et comme tel a requis estre rendu à son ordinaire. Et tout consideré,
dit a esté que ledict VALLIERE ne sera rendu comme clerc et ne joyra de privilleige
de clericature. Et au surplus la court pour raison desdictz cas a condempné
et condempne ledict VALLIERE à estre mené en ung tumbereau où l'en porte les
immundices de la ville jusques devant l'eglise Nostre Dame de Paris, et illec
requerir mercy et pardon à Dieu et à la Vierge Marie desdictz blaphemes. Et ce
faict estre d'illec mené au marché aux pourceaulx et illec avoir la langue
couppée et après estre bruslé tout vif, son habit et son corps mis en
cendre. Et a ordonné et ordonne ladicte court que le procès faict contre ledict
VALLIERE sera bruslé. Et declaire ses biens confisquez. Faict et excecuté
le huitiesme jour d'aoust l'an mil cinq cens vingt troys. Ainsi signé
MALON. Collation est faicte. »
Ainsi signé : LORMIER, avec paraphe.

Bibliographie :
- Journal d’un bourgeois de Paris (1515-1536), Paris, 1910, pp. 397-398.
- John Viénot, Histoire de la Réforme française, Paris, 1926, vol. 1, p. 90.
- David El Kenz, Les bûchers du Roi : la culture protestante des martyrs (1523-1572), Paris, 1997, p. 10.
[ Modified: Saturday, 21 November 2020, 4:39 PM ]
 
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by Baptiste Etienne - Saturday, 21 November 2020, 10:46 AM
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« Ce ne fut que joyes par toulte la ville. De ce pas, se transporterent dans le Vieil Marché, plusieurs enfantz qui abbatirent et arracherent la potence, et la trainerent par toulte la ville avec cordes, criantz ‘’Vive le roy !‘’ et, en après, la rapporterent au Vieil Marché et fut consommée en feu »


En janvier 1635, alors que la ville de Rouen vient de subir deux révoltes coup sur coup, le temps des condamnations est venu. Parmi les six personnes emprisonnées pour sédition depuis 5 mois, trois sont des tanneurs et sont envoyés aux galères. Un officier est condamné à 2 000 livres d’amende et à 3 mois d’interdiction de sa charge, alors qu’un marchand n’a qu’une peine pécuniaire conséquente de l’ordre de 10 000 livres.
Philippe Josse ( -1650) - curé de Notre-Dame-de-La-Ronde et l’auteur du Journal qui relate les faits - évoque les conditions d’incarcération des accusés au château du Pont-de-l’Arche. Celles-ci sont exécrables puisqu’ils sont « enchaisnés » et en mauvaise condition physique. Exception faite de ceux qui disposent de plus de moyens et « qui avoitz plus de liberté pour leur argent ». Il ne reste donc plus qu’un accusé de rébellion, le fils d’un savetier sans le sou et qui est condamné à la pendaison. Pour avoir insulté des financiers, il est conduit « par le bourreau, la corde au col ». Cela montre bien que les grands crimes font l’objet d’une sentence spectacle. Selon Christophe Regina, il convient « d’exhiber le crime vaincu » et les exécutions publiques en sont l’incarnation. L’idée est bel et bien d’éveiller la peur instinctive chez le spectateur et utiliser l’exemple au service de la lutte contre le crime. Ainsi, le prisonnier chemine à travers la ville dans une charrette, accompagné de deux religieux. Ce n’est qu’une fois arrivé sur la place, lieu habituel des exécutions, que se produit une « chose admirable ».

Potence à deux piliers (XVIIIe siècle)

Potence à deux piliers (XVIIIe siècle)

C’est le moment choisi par un garde royal pour apporter une grâce de manière théâtrale. Le pardon est un acte souverain, caractéristique de la justice retenue. Comme le souligne Fanny Cosandey, par la grâce, le roi affirme « sa prééminence » et se place comme la pièce maîtresse de l’échiquier institutionnel. En visant le dernier accusé, la politique royale cherche sans doute à atténuer la sévérité du système pénal, mais aussi à transcender la vie politique et sociale. Comment ne pas y voir aussi l’expression d’une crainte de la part des autorités ?
Cette mansuétude ne s’adresse pas à un noble ou à un puissant. Le condamné n’a sans doute pas fait de demande explicite de pardon. Or, dans le cadre d’exécutions pour révoltes, les autorités appréhendent souvent la réaction populaire. Ici, dès l’annonce de cette nouvelle, la foule s’en prend à la potence.
Dans son récit, Philippe Josse dédramatise l’événement en évoquant des enfants. Le duc de Longueville, alors gouverneur de Normandie, est présent pour la mise à mort. Il se serait contenté de féliciter les bourgeois et tous « retournerent, chacun en sa maison, joyeux ». Néanmoins, comme les fourches patibulaires, la potence est un symbole de l’affirmation du pouvoir central, l’infamie en plus. Celle-ci fait partie des cinq peines capitales avec le feu, la roue, la tête tranchée et l’écartèlement. L’intérêt limité des autorités peut s’expliquer par le fait que les potences sont en bois, installées pour l’occasion au coeur des villes. Elles ne sont pas de nature à prolonger le spectacle morbide des corps en décomposition.

Enfin, contrairement à une idée reçue, les exécutions capitales n’appartiennent pas aux manifestations ordinaires de la justice de l’époque moderne. Dans le cas Toulousain, de 1738 à 1780, on en relève près de 8 annuellement, dont 64 % par pendaison. Or, si l’on compare avec le nombre de plaintes déposées, cette sanction paraît pratiquement anecdotique.


Sources :
- BM de Rouen, Ms M 41, Journal, par Philippe Josse, f° 73
- Anonyme, Potences à deux piliers, aquarelle, collection privée, XVIIIe siècle


Bibliographie :
- Jean-Marie Carbasse, La peine de mort, coll. « Que sais-je ? », Paris : Presses Universitaires de France, 201
- Fanny Cosandey, « Instituer la toute-puissance ? Les rapports d’autorité dans la France d’Ancien Régime », Tracés. Revue de Sciences humaines, n° 17, 2009, p. 39-54
- Jacqueline Hoareau-Dodinau, Xavier Rousseaux et Pascal Taxier (dir.), Le pardon, Limoge : Presses universitaires de Limoges, 1999
- Michel Nassiet, « Grâce et entérinement : une mutation (XVIe-XVIIIe siècles », Les justices locales et les justiciables – La proximité judiciaire en France du Moyen Âge à l’époque moderne,Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2015, p. 219-228
- Christophe Regina, « Exhiber le crime vaincu : les fourches patibulaires et la justice criminelle sous l’Ancien Régime », Criminocorpus, 2015
- Robert A. Schneider, « Rites de mort à Toulouse : les exécutions publiques (17381780) », dans L’exécution capitale – Une mort donnée en spectacle (XVIe-XXe siècle), Aix-en-Provence : Presses Universitaires de Provence, 2003, p. 129-150


[ Modified: Saturday, 21 November 2020, 4:40 PM ]
 
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by Baptiste Etienne - Saturday, 21 November 2020, 10:41 AM
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Un maître et sa famille, parfois aidés de quelques compagnons et apprentis, forment la base de la production de biens. Depuis le Moyen Âge, Rouen est une ville jurée, ce qui sous-entend que ceux qui exercent la même activité sont regroupés en corporations, masculines, féminines ou mixtes. Organes d’autorégulations, elles ont pour objet de « soumettre leurs membres à une discipline collective pour l’exercice de leur profession ». Les corporations de métiers ont un rôle important au quotidien dans la société d’Ancien Régime. Comme en témoignent les statuts des étainiers-plombiers de 1618 l’intérêt pour les marques est central. En partant du principe que « les fautes peuvent etre commises plus hardiment de nuit que de jour », les horaires de travail et les matériaux utilisables sont strictement règlementés. On souligne le monopole des maîtres qui doivent exercer leur activité dans leurs boutiques ou maisons pour empêcher le « changement de marque & de membres ». Par ailleurs, il est strictement interdit de la modifier sans autorisation.


À Rouen, un intérêt similaire pour la « traçabilité » se retrouve dans nombre de corporations, comme en témoignent les devises d’imprimeurs-libraires et le Livre portatif de contrôle des marques des cartiers. Ce dernier regroupe 335 marques sur une période allant de 1539 à 1766, dont certaines sont associées à une devise. De 1600 à 1666, on relève l’enregistrement d’une centaine de marques de cartiers. C’est le cas, par exemple de Nicolas Guerin, reçu en 1641 et dont la devise est « de l’aurore l’etoille, chacun la trouve belle ». Fils de Robert et d’Isabeau Saulnier, lui aussi cartier, il est reçu maître la même année que son frère. Sur l’ensemble de la période, on rencontre plus de sept membres de cette famille qui choisissent cette activité. Depuis 1589, les Guerin sont proches des Le Cornu, eux aussi cartiers et qui fournissent trois maîtres encore au XVIIe siècle. Ainsi, en mai, la femme d’Alonce Guérin donne le prénom de Pierre à un Louis en tant que marraine. Alors que les Louis, eux-aussi cartiers pendant un temps, sont aussi alliés aux Le Cornu depuis le XVIe siècle.

Marque de Nicolas Guerin, cartier

Marque de Nicolas Guerin, cartier

Le Livre de raison permet de suivre ces familles sur plusieurs générations. La stratégie des Le Cornu montre une volonté de s’allier avec divers cartiers, tels que les Acart dès 1580 et dont trois sont maîtres durant l’ensemble de la période. Signe d’une solidarité professionnelle, à l’origine de cette alliance, on relève qu’Antoine Le Cornu – né au milieu du XVIe siècle – a probablement appris son métier auprès de Guillaume Acart. Témoins de l’homogamie sociale au sein de la corporation, les Le Cornu sont entre autres alliés avec les Desbans, les Chrestien, les Larcaniers, les Du Gripon, les Le Vasseur ou encore les Primoult, tous cartiers. On note aussi des unions permettant de maitriser la chaîne de production, avec des marchands de papiers, des peintres ou des merciers. Certaines alliances ou parrainages sont choisis en dehors du milieu des fabricants de cartes, au profit d’officiers, tels que les avocats. Ce qui s’explique sans doute par le fait que l’une des branche des Le Cornu appartenait au monde des procureurs du Parlement au XVe siècle. Au XVIIe siècle, cette branche présente encore des trésoriers de France et un représentant au Parlement.
D’autres alliances se constituent dans le monde plus large des artisans, avec des chapeliers, des corroyeurs ou des teinturiers. De plus, encore 1585, les Le Cornu semblent relativement aisés avec des terres et des rentes, notamment celle du Bosguoüet vendue au Premier Président du Parlement, Claude Groulart, contre 1 100 livres. Ceci s’explique – encore – par l’existence de la branche noble issue de Robert Le Cornu, un échevin, qui a été anobli en 1463.


À Rouen, l’attention portée aux marques est un point central pour les corporations de métiers. Ainsi, en 1627, Jacques Renant, un marchand mercier est approché par les maîtres. On lui rappelle alors qu’il est interdit « de vendre ny exposez aucuns livres marqués ». Déjà au XVIe siècle, en matière de fabrication de chaussures, les normes sont très précises. Ainsi, il convient de marquer en haut et en bas « les chausses à l’aiguille, sans les endommager ». Cette obligation appartient aux artisans et les revendeurs – tels que les chinchers ou les fripiers – ne sont pas autorisés à effectuer l’opération eux-mêmes. Encore au siècle suivant, les menuisiers s’en prennent aux revendeurs en matière de marques. Ainsi, tout achat par des chinchers d’un ouvrage de menuiserie doit être signalé aux gardes du métiers dans les trois jours, afin de procéder au marquage. Toute fraude en la matière est sanctionnée par une confiscation et 50 livres d’amendes. Ils ont aussi l’interdiction de teindre le bois, ce qui pourrait masquer la marque. Le respect du travail des autres artisans et de leurs marques étaient donc un élément important dès l'époque moderne, ciment du vivre ensemble.


Sources :
- AD S-M, 5 EP 485, Corporation des libraires-imprimeurs, f° 77
- AD S-M, 5 EP 591, Contentieux contre différentes corporations,« Status des etainiers plombiers de l’année 1618 », articles 1-3, 9, 10, 11, 12…
- AD S-M, J 365, Livre portatif de contrôle des marques, f° 31
- BM de Rouen, Ms Y 128, Livre de raison, par les Le Cornu, fos 2, 5 et 13


Bibliographie :
- Thierry Depaulis, « Le mémorial des Le Cornu, cartiers à Rouen (manuscrit Y 128 de la Bibliothèque municipale de Rouen) », Le Vieux Papier pour l’étude de la vie et des mœurs d’autrefois, Bulletin de la Société Archéologique, Histoire et Artistique, fasc. 334, Paris, 1994, p. 72 et 516-517
- Jochen Hoock, « Réunion des métiers et marché régional – Les marchands réunis de la ville de Rouen au début du XVIIIe siècle », Annales, n° 2, 1988
- Jean-Dominique Mellot et Élisabeth Queval, Répertoire d’imprimeurs/libraires (XVIe-XVIIIe siècle) – État en 1995 (4 000 notices), Paris : Bibliothèque nationale de France, 1997
- François Olivier-Martin, L’Organisation corporative de la France d’Ancien Régime, Paris : Sirey, 1938

[ Modified: Saturday, 21 November 2020, 4:43 PM ]
 
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Nous sommes à Paris en 1598(1). L’établissement de la succession de Paris Hesselin, un riche conseiller du Roi et maître ordinaire de la Chambre des comptes, nécessite de dresser un inventaire des titres et papiers demeurés après son décès. Un gros acte de quelque 144 pages recense ainsi un grand nombre de pièces, tant actes notariés que sentences et autres pièces de procédure. L’écriture du clerc est très cursive et les abréviations y sont particulièrement nombreuses, ce qui fait de cet acte une vraie pièce de choix pour un paléographe !
Ce qui est ici exceptionnel, c’est que le patronyme « parlant » d’une personne citée dans ces pièces fait l’objet d’une abréviation : Anne de Quatrelivres devient ainsi « Anne de IIII L ». Contrairement à l’usage antique, qui notait quatre en chiffres romains sous la forme « IV », les clercs des XVIe-XVIIe siècles lui préféraient la forme « IIII ». Quant à la lettre L placée en exposant, elle prenait la valeur de « livres », l’une des principales unités de compte de l’époque.

Voici cette abréviation replacée dans son contexte :
« Item un brevet dudict Chastelet signé Le Charron et Dunesmes du Vme aoust 1544 contenant
Me Pierre du Hamel, sieur de Guibeville, conseiller du Roy et auditeur de ses comptes,
et damoiselle Anne de Quatrelivres sa femme, de luy auctorisée, avoir vendu et promis garantir
audict Me Paris Hesselin XXVlt. de rente annuelle à eulx appartenant et constituée
par la ville le Vme avril 1543, signé Quentin et Cordelle, pour les
causes et ainsi etc. avec lequel sont les lectres de constitution de ladicte rente
assize sur les fermes de l’imposition du vin vendu en gros, huictiesme
du vin et aultres breuvages vendus au detail et tavernes aux villes et villages à plain
mentionnez par lesdictes lectres, ainsi inventorié au doz de chaque…………..XL. »

(1) Archives nationales, Minutier central, LXXVIII-157, 20 mai 1598.

[ Modified: Saturday, 21 November 2020, 4:44 PM ]
 
Picture of JF VIEL
by JF VIEL - Saturday, 21 November 2020, 10:33 AM
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Nos ancêtres adoraient les redondances, les formules juridiques des actes notariés ou judiciaires en regorgent.
En fin d'intitulation des inventaires après décès de l'Ancien Régime, il est ainsi fréquent de rencontrer la formule suivante : "sans aulcuns [biens] en lattiter, cacher, musser ne receller".
Les verbes latiter, cacher, musser et recéler renvoient tous au même sens, celui de cacher, de dissimuler.
Voici l'intitulation d'un inventaire après décès parisien du 2 juillet 1588 contenant cette formule (Arch. nat., Minutier central, XXXIV-23).

Transcription :

Arch. nat., Minutier central, XXXIV-23

« L'an mil VC quatre vingtz huict, le samedy après
midy second jour de juillet, à la requeste et presence
de Jehanne BELLENGER, vefve de feu Pierre
SELINCART, vivant marchant suyvant la Court, et elle
de present servante demourant au logis de Nicolas
HARDY, marchant grainnyer demourant à Paris, rue de
Montorguieul, parroisse St Eustache(1). Et aussy
en la presence dudict Nicolas HARDY, beau frere de ladicte
BELLENGER à cause de Jeanne SELINCART à present
sa femme, subrogé
tuteur dudict myneur(2) et à la
conservation du droict qu'il apartiendra, par Jehan
CHAPELLAIN et Jehan MURET, notaires du Roy nostre sire
au Chastelet de Paris soubz signés, fut et a esté faict
inventaire et description de tous et chacuns les biens
meubles, ustancilles d'hostel et aultres choses
demourez après le decedz et trespas dudict deffunct
et qu'elle a de present en sa possesssion et à elle
apartenans, trouvez et estans en la seconde chambre
de la maison où ledict HARDY est à present demourant,
monstrez et enseignez par ladicte vefve après
serment solempnel par elle faict ès
mains desdictz notaires, de tout ce qu'elle a
de present en sa possession et à elle apartenans, monstrer
et enseigner pour estre mys par escript
en ce present inventaire, sans aulcuns en lattiter,
cacher, musser ne receller sur les
peynes de droict en tel cas introduictes,
à elle exprimées et données à
Arch. nat., Minutier central, XXXIV-23 (2)
entendre par lesdictz notaires, prisez et estimez
par Pierre DAN Lesné, sergent à verge priseur juré
et vendeur de biens meubles ès ville,
prevosté et viconté de Paris, aussi après
serment solempnel par luy faict ès mains desdictz
notaires de tout ce qui luy sera
monstrer priser et estimer en sa conscience
sans porter faveur à l'une ne à l'aultre
des partyes eu esgard au cours et temps
de present et que biens meubles peuvent
valloir, lesquelz il a prisez et
estimez aux sommes de deniers selon
et ainsi que s'ensuit. Ladicte vefve a
declaré ne sçavoir escripre ne signer. »
Ainsi signé : Nicolas HARDY.

Renvois en marge :
(1) « tant en son nom
que comme tutrice et
curatrice de
Jehan SELINCART,
aagé de VI ans
ou environ, filz myneur
d'ans dudict deffunct
et d'elle. »
(2) « quant aux
actions, partage,
division, redition
de compte et
aultres actions
d'entre ledict
myneur et sadicte mere. »

[ Modified: Saturday, 21 November 2020, 4:45 PM ]
 
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by Baptiste Etienne - Saturday, 21 November 2020, 10:20 AM
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Le personnage du bourgeois est peu présent dans la Muse Normande de David Ferrand. Né à la fin du XVIe siècle et décédé en 1660, celui-ci est maître particulier du métier d’imprimeur-libraire dès 1620. En 1632, il devient maître et garde de sa corporation.
On sait que le début de sa carrière est marqué par une condamnation pour utilisation d’un faux nom lors d’une impression. Par la suite, il est une seconde fois condamné pour avoir “esté trouvez saisies de quelque inpression contenant avoir esté imprimé à Pragues”. Suite à ces litiges, il délaisse son association avec un autre imprimeur, Jacques Calloué, qui semble l’avoir emmené dans les eaux troubles des impressions clandestines.
Il ne fait pas partie des imprimeurs importants de Rouen, on peut même le considérer comme de faible envergure. Ainsi, en 1651, il n’imprime que 200 exemplaires d’un dictionnaire au sein de sa corporation et figure parmi les plus petits contributeurs.

D’ailleurs, il n’est pas spécialement connu pour ses impressions, mais pour être l’auteur de la Muse Normande, un recueil de poèmes. Il y décrit la vie quotidienne des Rouennais en mobilisant le “parler purin” ou, autrement dit, un patois spécifiquement utilisé par les ouvriers du drap. De par sa profession, maître libraire, même de petite envergure, David Ferrand fait partie des bourgeois et il possède, notamment, une éducation liée à ce milieu.

« Voyant ainsi tant de plaisans moder,
Et les bourgeois & courtaux de boutique, Comme jadis un Roland frenatique, De drap de Thyr leurs corps accommoder »

L’essentiel des références qu’il fait au sujet des bourgeois renvoie aux vêtements et à la mode. Par dérision, le verbe « moder » est attaché aux « fils de bourgeois » et il critique la « hardiesse » des bourgeois qui portent « soys sur soys & Damas sur Damas,/ Et qui fera la nique à l’antique Noblesse ».
Or, si les bourgeois appartiennent bel et bien aux élites urbaines, en raison des privilèges que leur statut offre, ils appartiennent résolument au Tiers État. Sans revenir sur le détail, étant donné que j’ai déjà abordé ce thème, le bourgeois se distingue du simple « habitant ». Pour ce dernier, un an de résidence suffit, alors que le bourgeois peut être perçu comme « hyper-privilégié » ou, autrement dit, une élite urbaine par excellence. Pour bénéficier de ce statut, il faut remplir un certain nombre de critère juridiques qui varient d’une ville à une autre : la naissance dans la cité, la résidence, au moins lors des fêtes principales, l’hérédité de statut, le paiement d’un droit d’entrée, la participations aux charges communes…
Dans une remontrance de 1633, les échevins confirment cet attrait pour les draps en cherchant à maintenir « la plus importante manefacture que nous y ayons », c’est-à-dire celle des toiles puisque « quantité de bourgeois les achattent ».

Enfin, les références au Moyen-Orient en matière de textiles renvoient à des draps d’or et, plus largement, à des tissus précieux façonnés « à grandes fleurs ». Ces draps sont arrivés en Europe par l’Italie à partir du XIV
e siècle, avant d’être implantés dans des manufactures à Lyon et à Tours à la fin du siècle suivant. L’oeuvre d’Antonio del Pollaiolo du Portrait de femme, témoigne de l’influence italienne en matière de draps de Damas, et ce, même s’il évoque ici l’aristocratie. Ce portrait à mi-corps d’une Florentine - de profil sur un fond de couleur bleu - souligne la pureté de ses traits et contraste avec les tissus précieux. Au premier plan, sur ses épaules, on découvre le tissu damassé aux motifs typiquement fleuris.


Les damas, qu’il s’agisse de produits en soie ou en caffart - soit un mélange de poil, de fleuret, de fil, de laine ou de de coton - appartiennent au domaine du luxe depuis le Moyen Âge. Cela démontre donc parfaitement que les modes en usage dans « la société de Cour » - de Versailles et d’ailleurs - tendent à s’imposer peu à peu à un nombre croissant d’individus dès le XVIIe siècle. La tendance apparait comme nouvelle et choque le petit imprimeur. Marqueur social par excellence, le vêtement est au coeur d’une « culture des apparences ».
Naturellement, la vision de Ferrand n’est pas sans rappeler celle du Bourgeois gentilhomme de Molière (1670). Comédie-ballet en cinq actes dans laquelle le maître tailleur profite de la naïveté de M. Jourdain pour lui vendre des vêtements « portés par les gens de qualité ». Cela le rend ridicule, mais l’histoire ne dit pas s’il s’agit de draps de Damas.


Sources :
- AD S-M, 3 E ANC 105, « Remonstrance faicte au Roy par les depputez de sa ville de Rouen touchant la reapretiation des marchandises et augmentations des droictz de traicte domanialle et imposition foraine en la province de Normandie, adressée a monseigneur le cardinal, duc de Richelieu, Grand Maitre, chef et sur’intendant de la navigation et commerce de France », signée par Du Mesnil, le 25 janvier 1633

- Alexandre Héron, La Muse Normande de David Ferrand - Publiée d'après les livrets originaux (1625-1653), et l'Inventaire général de 1655, avec introduction, notes et glossaire, Rouen. : Imprimerie E. Cagnard, 1891-1894, vol. 1, p. 102, vol. 2, p. 9 et vol. 4, p. 35
Dictionnaire de l'Académie française, première édition, Paris : veuve Jean Baptiste Coignard, 1694, p. 302
- Gilbert-Urbain Guillaumin, Dictionnaire universel, théorique et pratique du commerce et de la navigation, vol. 1, Paris : Librairie de Guillaumin et compagnie, 1859, p. 952-953
- Antonio del Pollaiolo, Portrait de femme, huile sur toile, 52,5x36,5cm, Gemäldegalerie, v. 1465


Bibliographie :
- Laurent Coste, Les bourgeoisies en France – Du XVIe au milieu du XIXe siècle,Hors collection, Armand Colin, 2013
- Norbert Elias, La Société de Cour, Paris : Flammarion, 1985 (réed. 1969)
- Colette Establet et Jean-Paul Pascual, « Les tissus dans les boutiques, les tissus dans les maison : Damas, vers 1700 », Rives nord-méditerranéennes, n° 29, p. 107-124
- Catherine Lanoë, « Images, masques et visages – Production et consommation des cosmétiques à Paris sous l’Ancien Régime », Revue d’histoire moderne & contemporaine, n° 55, 2008, p. 7-27
- Daniel Roche, La culture des apparences – Une histoire du vêtement (XVIIe-XVIIIe siècle),Paris : Fayard, 1990


Sitographie :
https://www.aparences.net/art-et-mecenat/renaissance-et-vie-privee/la-mode-au-xve-siecle/


[ Modified: Saturday, 21 November 2020, 4:46 PM ]
 
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De 1636 à 1638, en pleine vague de révoltes à l’échelle du royaume, on compte trois à quatre mouvements sociaux d’ampleur dans la ville de Rouen. Celui de juin 1638 est des plus intéressant. Un jugement montre qu’une douzaine de revendresses de denrées sont accusées d’avoir volé « quantité de cerises » qui devaient être distribuées sur le marché.

« Ayant faict apporter dudict lieu en ceste ville quantité de cerises dans ung basteau estant devant les quaiz de ceste ville, proche la porte Jean Le Coeur, et pretendant les faire descharger et porter au Bel du Neuf Marché afin d’estre distribuez au publicq, suivant les reiglementz de la pollice  »

C’est dans le petit commerce de détail - aux marchandises parfois prohibées - que l’on rencontre de nombreuses femmes en activités. Petites marchandes, souvent itinérantes de rue en rue et de place en place, cet emploi nécessite un investissement initial faible et concerne donc les milieux les plus populaires. Ce commerce, dit “libre”, est mal perçu par les corporations qui y voient une concurrence capable de leur soustraire une partie de leur clientèle.
Ainsi, en 1566, à Nantes, les maîtres pintiers (potiers d’étain) adressent une requête afin de faire confirmer leurs statuts et d’y ajouter deux articles destinés à protéger la profession contre la concurrence du commerce libre exercé par des femmes. Ce genre d’activités - qui n’ont rien de répréhensible en soi - peuvent permettre de belles ascensions sociales. À la fin du XVe siècle, dans la vallée du Rhône, Lucien Bec, natif de Chablais, connu pour savoir acheter et vendre tout ce qui se présente, pratiquant à l'occasion l'usure, est un bon exemple. Au soir d'une vie bien remplie, il se retire à Genève où ses filles ont déjà fait d'honnêtes mariages.
Sur les quais de Rouen, un matin de juin 1638, lassées d’attendre depuis 4 heure du matin, « grand nombre » de femmes s’assemblent sur les quais, près de la porte Jean Le Cœur. À 7 heure, elles cherchent à intercepter les cerises avant qu’elles n’atteignent le marché. Il s’agit pour elles de s’accaparer les cerises avant toute taxation du fermier des droits du Bel. Cette mobilisation féminine violente contraint le navire à stopper son déchargement pour se retirer au milieu de la Seine.


Les accusées sont condamnées à des amendes et sont rappelées aux règlements en vigueurs. Ce dernier mouvement de contestation avant la révolte des Nu-pieds peut difficilement être considéré comme une révolte et se rapproche – sans doute – d’avantage du tumulte, voire de simples échauffourées, selon la classification de Jean Nicolas. Toutefois, cet évènement témoigne d’un mécontentement des gens de métiers, qu’ils soient drapiers, cartiers ou revendresses. La tension sociale s’accroit continuellement jusqu’à l’année 1639. En outre, ce tumulte de 1638 permet de mettre l’accent sur la place des femmes dans les mouvements contestataires, ainsi que sur le rôle des cerises dans l’alimentation d’Ancien Régime.


On connait le rôle des femmes durant la Révolution Française et ce n’est pas un cas isolé puisqu’elles interviennent dans nombre de révoltes d’Ancien Régime, et ce, à travers toute l’Europe. Dans les troubles de subsistances, en particulier, celles-ci jouent un rôle de premier plan. Par ailleurs, Boris Porchnev considère que les femmes ont aussi joué un rôle comme leaders de différents mouvements contestataires. Or, leur rôle a longtemps été négligé par les historiens. Cela résulte d’un effet de sources, mais aussi d’une difficulté d’envisager la violence au féminin. Ainsi, la présence des femmes n’est pas systématiquement mentionnée dans les documents d’archives et, bien souvent, le seul moyen de les entrevoir est de recourir aux interrogatoires de justice. Ici, il s’agit du jugement des revendresses. Ce document présente l’avantage d’être relativement descriptif. Toutefois, à l’inverse d’un interrogatoire, il manque en quelque sorte de vie et ne présente qu’une “version officielle”.


Demeure une question : pourquoi des cerises ? Fruits du pays, à manger frais, cuits ou séchés ; les cerises permettent de couper la monotonie des menus de mai à juillet. À l’image d’autres fruits comme les pommes reinettes et courpendues, les poires, les griottes, les pêches, les prunes, les fraises ou les framboises ces produits sont consommés en saison ou, éventuellement, en confitures et en compotes. À l’hôpital de Genève, le règlement de 1712 stipule que « ceux qui travaillent » reçoivent - en guise de goûter - un morceau de pain et quelques fruits en été. Les oranges restent un luxe, encore au XVIIe siècle, elles n’apparaissent sur les marchés qu’à Noël. Si en milieux ruraux - réservés à la consommation familiale - les fruits ne font que peu l’objet d’un commerce, en ville, la situation est autre et ces aliments demeurent prisés. Ces produits sont issus des jardins et des potagers. Pour Jean-Baptiste de La Quintinie, créateur du potager royal de Versailles et auteur d’une somme sur le jardinage, le terme « potager » recouvre aussi les « fruits rouges, fraises, framboises, cerises et groseilles », et c’est tout naturellement que le Nouveau traité des jardins potagers (1692) se termine par un chapitre intitulé « des fruits du jardin », au nombre desquels sont évoquées cerises hâtives, groseilles, framboises et fraises.

Source :
Arch. Dép. Seine-Maritime, 3 E 1 ANC 225, Hôtel-de-ville, acte du 2 juin 1638

Bibliographie :
- coll., « Révoltes urbaines, révoltes rurales », dans Les sociétés au XVIIe siècle - Angleterre, Espagne, France, coll. « Histoire », Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2006, p. 433-464
- Martine Lapied, « Conflictualité urbaine et mise en visibilité des femmes dans l’espace politique provençal et comtadin, de l’Ancien Régime à la Révolution française », dans Provence Historique, t. LI, n° 202, 2000
- Jean-Pierre Leguay, “La rue : élément du paysage urbain et cadre de vie dans les villes du Royaume de France et des grands fiefs aux XIVe et XVe siècles”, Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public, n° 11, 1980, p. 23-60
- Guy Lemarchand, « Troubles et révoltes populaires en France au XVIe et XVIIe siècles. Essai de mise au point », Annales de Normandie, n° 30, 2000
- Philippe Meyzie, L’alimentation en Europe à l’époque moderne (1500-1850), coll. U Histoire, Paris : Armand Colin, 2010 
- Jean Nicolas, La rébellion française – Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789), Paris : Seuil, 2002
- Anne-Marie Piuz et Liliane Mottu-Weber, L’économie genevoise, de la Réforme à la fin de l’Ancien Régime (XVIe-XVIIIe siècles), Société d’Histoire et d’Archéologie de Genève, Genève : Georg Éditeur, 1990
- Boris Porchnev, Les soulèvements populaires en France de 1623 à 1648, Paris : SEVPEN, 1963
- Florent Quellier, « Le jardin fruitier-potager, lieu d’élection de la sécurité alimentaire à l’époque moderne », Revue d’histoire moderne & contemporaine, n° 51, 2004, p. 66-78, n° 51, 2004, p. 66-78

Sitographie :
http://n.bachelet.free.fr/Corpo/memoire.htm
http://dhaussy.verjus.free.fr/html/action-femmes.html#nbp1
http://academie-sciences-lettres-toulouse.fr/wp-content/uploads/2017/01/2016-14-JL-Laffont.pdf

[ Modified: Saturday, 21 November 2020, 4:47 PM ]
 
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by Baptiste Etienne - Saturday, 21 November 2020, 10:09 AM
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« Mon Dieu qui est auteur de nostre vie et qui somme l'homme de la rendre quant il te plais, je te rens grace de ce que tu as apregé les painnes des jours mauvais de cette vie plaines de soussÿ, de misere et de callamittés au tin serviteur, mon fils, Pierre Papavoine, de 29 année et six mois ou viron.
Seigneur veille l'avoir resu en ton repos, prendre et avoir son ame dans ton sain (...)
»

Confronté aux registres paroissiaux, le chercheur se trouve perpétuellement aux prises avec des âges suivis de la mention “ou environ” (voire, “ou viron” comme c’est le cas ici). Une première réflexion pourrait nous faire penser qu’ils ne connaissaient tout simplement pas les dates de naissance. Les témoins donneraient donc un âge estimé et un centenaire n’est bien souvent qu’une personne paraissant très âgée.
C’est, parfois, vrai et nous nous retrouvons avec des fourchettes d’âges avec lesquelles il faut composer. Celles-ci sont toujours approximatives et plus l’âge avance, plus la marge d’erreur augmente en conséquence. Cela se vérifie bien souvent dans les faits et, en particulier, dans les actes de décès. Toutefois, nos ancêtres n’étaient pas plus bêtes que nous !
Régulièrement, comme dans cet exemple fourni par le Livre de raison du protestant Jacques Papavoine (1648-1724), les dates sont connues. D’origine espagnole, ce marchand-mercier rouennais rédige un écrit personnel durant l’essentiel de sa vie et il donne de précieux éléments sur sa famille et sa vie. Lui-même consulte les registres officiels pour vérifier les informations à sa disposition.

Par ailleurs, en appui de sa rédaction, il possède des documents d’archives divers. Cela lui permet de constituer un véritable historique familial. Observez attentivement la manière utilisée par cet auteur pour mentionner le décès de sa tante :

Calcul

Calcul pour le décès de sa tante


Comment être plus précis ? Au moment de son décès, Marte Regnoult est âgée de “63 annés, 6 mois & 9 jours”. Notez bien qu’en plus de savoir écrire, notre marchand est tout à fait capable de réaliser une soustraction, comme en témoigne la marge. Ce petit calcul lui permet d’établir la date de naissance exacte. D’autres exemples, dans le même manuscrit, témoignent de mentions détaillées :

"agé de 22 ans, 7 mois, quelque jours"
"agé de 22 ans, 7 mois, quelque jours"


Le même phénomène se rencontre dans d’autres ouvrages. C’est le cas, par exemple, du livre de raison des Le Cornu. Ainsi, en 1663, lors du décès d’Anthoine, la mention marginale est très précise :

"59 ans, 4 mois, 12 jours, 5 heures 3 carts"

"59 ans, 4 mois, 12 jours, 5 heures 3 carts"

Alors, comment justifier la récurrence de la mention “ou environ” dans les actes ? Comme bien souvent, il s’agit d’une formule. D’un point de vue juridique, celle-ci présente l’avantage certain d’intégrer l’ambiguïté entre l’âge révolu et l’âge en cours. En d’autres termes, avoir 20 ans révolus n’est pas la même chose que d’être dans sa vingtième année. Cette formule est, d’ailleurs, si bien intégrée qu’elle est usitée dans les archives judiciaires, naturellement, mais aussi les écrits plus personnels.

Comme le souligne Annie Antoine, les registres paroissiaux offrent donc le regard de la personne – ou de ses proches – sur elle même, avec le filtre du curé. Ainsi, lorsque ce dernier consigne la qualité du nouveau marié, c'est sur la foi du déclarant qu'il agit. La terminologie employée prend en compte la dimension affective et symbolique autant qu'économique ou juridique. Elle ne témoigne donc pas seulement des faits, mais aussi de leur perception par la communauté, ce qui peut entraîner des écarts flagrants.

« Aussi sera faict registre en forme de preuve des baptêmes, qui contiendront le temps et l'heure de la nativité, et par l'extrait dudit registre, se pourra prouver le temps de majorité ou minorité et sera pleine foy à cette fin »


Par ailleurs, depuis l'ordonnance de Villers-Cotterêts du mois d'août 1539 (art. 51, ci-dessus), les registres paroissiaux ont une valeur en justice. Ils servent « en forme de preuve » pour attester de l'âge. Leur structure est donc rigoureusement codifiée et répond à des normes précises. Du nord au sud de la France - en dépit de quelques aménagements - un acte de naissance, de mariage ou de décès présente - autant que possible - les mêmes informations. Naturellement, la qualité de la rédaction et la précision de l’acte dépend d’une multitude de facteurs.
Raisonnons par l’absurde. Il arrive, si souvent (au grand dam des généalogistes), que les actes ne comportent pas de filiations. Les parents des mariés ou des défunts ne sont pas mentionnés. Est-ce à dire que nos ancêtres ne les connaissaient pas ou qu’ils seraient tous enfants illégitimes ?

Encore une fois, ceux-ci n’étaient pas stupides et les curés non plus. La rédaction stéréotypée d’actes à valeur juridique et pouvant faire foi en justice nécessite de suivre des modèles précis, mais adaptables. Cet article a donc pour vocation de vous rappeler que la recherche historique nécessite de la prudence et de se prémunir des conclusions trop hâtives.



Source :
BM de Rouen, Ms. M 281, Livre de raison, par Jacques Papavoine
BM de Rouen, Ms. Ms Y 128, Livre de raison, famille Le Cornu
Bibliographie : 
- Anne Antoine (dir.), Campagnes de l'Ouest – Stratigraphie et relations sociales dans l'histoire, coll. « Histoire », Presses universitaires de Rennes, 1999
- Jean-Louis Flandrin, Les amours paysannes, XVI-XIXe siècle, coll. "Folio / Histoire", Gallimard / Julliard, 1975 (réed. 1993), coll. "Folio / Histoire", Gallimard / Julliard, 1975 (réed. 1993)
- Benoît Garnot (dir.), Les témoins devant la justice – Une histoire des statuts et des comportements, Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2003
- Benoît Garnot, « La justice pénale et les témoins en France au 18e siècle : de la théorie à la pratique », Dix-huitième siècle, n° 39, 2007, p. 99-108
- François Lebrun, La vie conjugale sous l’Ancien Régime, coll. "Histoire moderne", Armand Colin, 1993 coll. "Histoire moderne", Armand Colin, 1993
- René Le Mée, “La réglementation des registres paroissiaux en France”, Annales de Démographie Historique, 1975, p. 433-477
- Fabrice Mauclair, « Les justiciables au service de la justice : témoins, experts, médiateurs et arbitres – Dans le tribunal seigneurial de Château-la-Vallière au XVIIIe siècle », dans Justices locales – Dans les villes et villages du XVe au XIXe siècle, Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2006, p. 223-248
- Sylvie Steinberg, Une tache au front : la bâtardise aux XVIe et XVIIe siècles, coll. « L'évolution de l'humanité », Albin Michel, 2016 , coll. « L'évolution de l'humanité », Albin Michel, 2016
- Bernard Thomas, « Latin ou français : la tenue des actes paroissiaux dans les États pontificaux d'Avignon et du Comtat Venaissin, entre usage canonique, pratique administrative et choix de souveraineté (1768-1792) », Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques, dans Contracts, conflits et créations linguistiques, 2015, p. 85-99

[ Modified: Saturday, 21 November 2020, 4:48 PM ]
 
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by Baptiste Etienne - Saturday, 21 November 2020, 9:56 AM
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« Exemple de la hauteur de Mr de Longueville. Mr Morant, intendant, passa en revue au Pont de l’Arche un regiment. Mr de Longueville, irrité, l’envoya enlever dans un carosse à 6 chevaux, escorté de 6 gardes.
On l’emmena à St Ouen, dans une chambre, où il fut un jour et demy sans qu’on luy parlast. »


Ironique, le prieur de Saint-Ouen de Rouen de 1663 à 1669, Victor Texier (1617-1703) évoque dans ses Mémoires une affaire retentissante. Il présente l’épisode fameux comme un “exemple de la hauteur de Mr de Longueville”, ici cela renvoie à la fermeté, à la fierté ou à l’orgueil. Ce conflit oppose deux personnages importants de la province de Normandie durant l’Ancien Régime : le gouverneur de Normandie et l’intendant.

Depuis 1619, Henri II d’Orléans (1595-1663) est gouverneur de l’une des principales provinces du royaume de France, la Normandie. Prince et pair de France, il est issu de la maison d’Orléans-Longueville. Il a d’abord été gouverneur de Picardie, puis de Normandie à partir de 1619. Issu de la famille royale, il n’hésite pas à se révolter dès 1620, en ralliant le parti de Marie de Médicis. Il est alors suspendu de ses fonctions durant quelques mois. À partir de 1637 et jusqu’en 1641, on observe un certain retour en grâce puisqu’il mène des campagnes en Franche-Comté, dans le Piémont, en Alsace et dans le Palatinat. Le milieu des années 1640 constitue l’aboutissement de sa carrière. Il dirige alors la délégation française lors des pourparlers préliminaires des Traités de Westphalie qui mettent un terme à la guerre de Trente Ans (1618-1648). En tant que gouverneur, il est une véritable figure tutélaire qui apparaît partout dans les archives. Il est « celuy qui commande en chef » et qui est en rapport avec toutes les institutions ou les personnalités pouvant s’adresser directement à la personne du roi. En homme de Cour, on espère son soutien et le support de son crédit personnel.

Duc de Longueville, gouverneur de Normandie

Duc de Longueville, gouverneur de Normandie

Comme le souligne Madeleine Foisil, la deuxième partie de sa carrière - après la Fronde - est moins éclatante et turbulente que la première. Durant les dernières années de sa carrière, l’âge avançant, “les grands élans de la vie se sont apaisés”. Toutefois, il réalise un dernier coup d’éclat en obtenant la tête de l’intendant, Thomas Morant (1617-1691).

Celui-ci est d’une tout autre envergure. Baron puis marquis du Mesnil-Garnier à partir de 1659, il est issu d’une noblesse récente. D’abord conseiller au Grand Conseil dès 1636, il achète la charge de maître des requêtes en 1643. Cet office lui donne accès à des intendances. Celui-ci débute donc sa carrière d’intendant en Guyenne (dans le sud-ouest du royaume), au lendemain de la Fronde. Il avait alors pour mission de maintenir la province dans l’obéissance et de briser la résistance des parlements de Bordeaux et de Toulouse.
En 1653, il est nommé en tant qu’intendant de Caen, puis de Rouen en 1657. Deux ans plus tard, il est commis à Tours avant d’être révoqué en 1661, suite à l’arrestation de Nicolas Fouquet. En 1680, il obtient l’intendance de Provence, avant de finir sa carrière en tant que Premier Président du Parlement de Toulouse en 1687. L’affrontement entre ces deux personnages est logique puisqu’il s’agit d’une concurrence de compétences. Ainsi, tenant son pouvoir du Conseil et non du roi, aucun texte ne réglemente la fonction d’un intendant. Il s’agit d’un commissaire qui est donc révocable. C’est un agent encore « extraordinaire », mais la continuité des commissions rend cette fonction de plus en plus stable et menace les prérogatives d’un gouverneur qui se retrouve cantonné à un rôle honorifique, en matière de police notamment.

L’affaire débute à la fin de l’année 1658, alors qu’un conflit éclate entre les deux hommes au sujet du logement des gens de guerre dans la province. Le duc se sent alors menacé dans ses prérogatives et entend « faire sa charge de gouverneur de Normandie de la maniere qu’elle a toujours faict ». À cette occasion, le duc souligne que le rôle des intendants est de s’intéresser aux questions d’impositions et de « pourvoir à la subsistance des gens de guerre », mais que la question de la répartition du logement lui appartient.
L’année suivante, le conflit au sujet des prérogatives militaires entre les deux hommes rebondit. Le passage en revue d’un régiment par Morant au Pont-de-l’Arche provoque la fureur du duc de Longueville qui « l’envoya enlever » dans un carrosse. Il est alors enfermé à Saint-Ouen durant un jour et demi, « sans qu’on luy parlast ». Cette abbaye est la résidence habituelle du duc à Rouen. Si le prieur Victor texier considère que Morant est un « homme fort fier », il accepte de jouer le rôle d’intermédiaire avec le duc de Longueville. Après une négociation intense, le gouverneur accorde un dîner avec l’intendant et « il y vint et y disna en bons amis ». Cet épisode marque son pouvoir et permet au duc d’obtenir la révocation de l’intendant puisqu’il « n’osoit entrer à Rouen » par la suite.
Cette affaire montre l’influence encore sensible d’un gouverneur à la veille du règne personnel de Louis XIV. À partir de 1661, leurs prérogatives sont de plus en plus limitées, grignotées petit à petit par les intendants.


Sources :
- BnF, F FR 25 007, Mémoirespar Victor Texier, f° 16
- AN, 394 AP 1, “Escrit de Mr Longueville touchant le different du logement des gens de guerre”, du 12 décembre 1658
- BM de Rouen, Montbret, Y 12, Histoire de la Maison de Longueville

- Dictionnaire de l'Académie
Première édition, Paris : veuve Jean-Baptiste Coignard, 1694, p. 531 et 558


Bibliographie :
- Lucien BÉLY, Louis XIV - Le plus grand roi du mondecoll. “Classiques de l’Histoire”, Paris : Éditions Jean-Paul Gisserot, 2005
- Edmond ESMONIN, “Un épisode du rétablissement des intendants : la mission de Morant en Guyenne (1650)”, Revue d’Histoire Moderne & Contemporainen° 1, 1954, p. 85-101
- Madeleine FOISIL, “Une mort modèle. La mort du Duc de Longueville, gouverneur de Normandie (1663)”, Annales de Normandien° 1, 1982, p. 243-251
- Arlette LEBIGRE, La duchesse de LonguevilleParis, Perrin, 2004
- François OLIVIER-MARTIN, L’administration provinciale à la fin de l’Ancien Régimecoll. « Reprint », LGDJ, 1997
- Anette SMEDLEY-WEILL,Les intendants de Louis XIVParis : Fayard, 1995


[ Modified: Saturday, 21 November 2020, 12:35 PM ]