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par Le Paleoblog, mardi 19 janvier 2038, 03:14
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Ce blog a pour objectif de vous faire partager les découvertes, les coups de cœur et les astuces de deux paléographes professionnels passionnés par leur métier.

Si vous aimez l’histoire, la généalogie, la paléographie, n’hésitez à parcourir régulièrement ce blog !


 

[ Modifié: mardi 29 mai 2018, 14:21 ]

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    par Le Paleoblog, dimanche 3 mars 2019, 11:13
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    L’une des grandes difficultés que rencontre quotidiennement le paléographe – de même que l’historien – est d’interpréter avec justesse le sens des mots qu’il a lus. Pour ce faire, et éviter tout contresens dommageable, il doit se débarrasser de ses références culturelles d’homme ou de femme du XXIe siècle, et se mettre dans l’état d’esprit de l’auteur du texte, c’est-à-dire dans le contexte culturel de l’époque de cet auteur ; dans le sillage de Lucien Febvre, les historiens parlent d’outillage mental. La tâche est parfois difficile et les erreurs d’interprétation sont hélas toujours possibles. D’autant que le sens de nombre de mots a évolué, générant de fâcheux « faux-amis ».
    Prenons l’exemple d’une personne qui rencontrerait le mot « amour » dans un acte notarié de l’Ancien Régime et penserait être confrontée à la « violente passion que la nature inspire aux jeunes gens de divers sexes » (Furetière)[1].
    Hélas pour le romantisme, le mot « amour » qui se relève assez régulièrement dans les austères formules juridiques des actes notariés, voire même dans les plumitifs des cours de justice de l’Ancien Régime, n’a rien à voir avec la belle définition de Furetière. Au début de l’époque moderne, « amour » avait certes déjà le sens que nous lui connaissons aujourd’hui. Mais, tout comme en latin (amor, oris, m.), il avait également une autre acception bien plus nuancée, celle d’une simple affection pour quelqu’un (amitié) ou pour quelque chose (intérêt, attrait). Le Dictionnaire Godefroy[2], en donne la définition suivante :
    « Pour l’amour de quelqu’un, par la considération, par l’estime, par l’affection qu’on a pour quelqu’un. »
    C’est naturellement dans ce dernier sens qu’il faut comprendre le mot « amour » rencontré dans les actes notariés et judiciaires.
    Ce sens d’amitié simple s’était certes déjà perdu dans la langue courante de la fin du XVIIe siècle, au profit de notre définition actuelle. Il serait ainsi vain de rechercher dans un dictionnaire du Grand Siècle le sens ancien de ce mot. Mais il ne faut pas perdre de vue que la langue juridique a toujours été particulièrement conservatrice, et qu’au XVIIIe siècle encore, le mot « amour » était toujours utilisé dans les actes notariés dans son sens désormais vieilli.
    A titre d’illustration, voici l’extrait d’un inventaire après décès parisien du début de l’année 1548 (n. st.), où il est question d’une donation faite un siècle plus tôt par « Charles de Mornay pour la bonne amour naturelle qu’il avoyt à Philbert Bastard de Mornay, son cousin ». Notons au passage qu’au singulier, le mot « amour » était toujours du genre féminin dans les textes de l’époque moderne.
    Texte
    Paris, 23 mars 1547 (1548 n. st.), Arch. nat., MC/ET/C/105

    « Item ung mémoire en pappier non signé, dacté
     du XXIIIIe jour d’aoust mil IIIIC XLIX, par lequel appert
     Charles de Mornay, pour la bonne amour naturelle
     qu’il avoyt à Philbert Bastard de Mornay, son
     cousin, luy avoir donné l’hostel appellé l’hostel de
     Guigneville avec toutes les terres, prez, boys, cens,
     rentes, fiefz, arrieres fiefz, la justice qui y
     appartient, ensemble tous les aultres droictz
     quelzconques qui y appartiennent, ainsy que plus à plain
     appert par lesdictes lectres, inventorié au doz……VIxxXIX. »

    L’expression « la bonne amour » apparaît assez fréquemment dans d’autres types d’actes notariés, notamment dans les donations :

    texte 3

    Eu, 3 septembre 1580, AD76, 2E14/744

    …« Ceste donation faicte
     pour la bonne amour naturelle que ledict donneur
     porte ausdictes filles »…

    Texte 2

    Eu, 12 décembre 1596, AD76, 2E14/865

    …« et de la part desdictz sieur et damoizelle
    du Sauchoy a esté par eulx aussy dict et declaré
     que pour la bonne amour qu’ilz ont à ladicte
     damoizelle Ysabeau Le Goix et en consideration
     de sondict mariage, qu’ilz luy avoient et ont par ces
     presentes donné, ceddé, quicté et transporté »…
    Sont également concernés les testaments, où des legs particuliers pouvaient être consentis par le testateur pour « la bonne amour qu’il porte » à tel parent ou à tel ami. Et encore les transactions, où l’on relève souvent la formule « pour nourrir paix et amour ensemble ».
    Cette acception désuète du mot « amour » n’a d’ailleurs pas échappé à Nicolas Buat et Evelyne Van den Neste qui, dans leur excellent Dictionnaire[3], rappellent que ce mot avait, dans les actes notariés, le sens d’affection, de charité civile, et renvoient à l’article amitié.

    Jean-François Viel

    [1] Antoine Furetière, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots françois, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts, Rotterdam, 1690, vol. 1.
    [2] Frédéric Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, Paris, 1895, tome VIII, Complément 1, p. 111, col. 3.
    [3] Nicolas Buat et Evelyne Van den Neste, Dictionnaire de paléographie française, Paris (Les Belles Lettres), 2016, p. 41.


    [ Modifié: dimanche 3 mars 2019, 11:15 ]

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      À l’ombre de la cathédrale de Rouen, l’Hôtel-Dieu de La Madeleine est desservi par une double communauté d’hommes et de femmes, placés sous la direction d’un prieur. Dès le XIIe siècle, il prend le nom de prieuré de La Madeleine et s’étend progressivement jusqu’à l’incendie de 1624 qui permet de mieux comprendre son fonctionnement grâce à l’état des lieux qui en découle.
       Le vendredi 13 septembre, un incendie se déclenche avec « grande force et abondance » et ravage l’établissement en raison de l’inattention d’un épicier. L’incendie reste actif six jours consécutifs et « donna beaucoup d’espouvente aux pauvres qui estoitz dans la feurrerie qui comblez de fumée furent (soit couchés, bossus et agonisantz) contraintz de fuir dans l’aistre de Nostre Dame ».

      Carte

      L'Hôtel-Dieu de La Madeleine de Rouen

      Le terme de “feurrerie” est, ici, une variante orthographique de “forrerie”, c’est-à-dire le lieu où l’on stocke le foin. Espace de refuge, l’aitre correspond au parvis ou à un porche couvert de la cathédrale de l’autre côté de la rue. Échappant de peu aux flammes grâce à l’intervention solidaire de religieux Capucins qui s’exposent au feu, la « grande salle des pauvres » mesure 50 mètres de longueur pour 15 mètres de large et peut comporter 80 lits. Accolée à celle-ci s’ajoute une infirmerie de 30 lits, ainsi que trois salles plus petites pour des soins spécifiques. En 1655, on ajoute à l’Hôtel-Dieu reconstruit la salle Saint-Louis à l’est de la rue du Bac et la salle Saint-Charles au sud de la rue de La Madeleine, signe de besoins croissants. Situé au cœur de la ville, son emplacement est constamment remis en cause par les autorités, à tel point qu’en 1569, l’Hôtel-Dieu se dote d’un terrain servant de « lieu de santé » aux marges de la ville et permettant d’isoler les contagieux ou encore de désinfecter les objets et vêtements contaminés.
      En 1654, le Parlement intervient finalement et ordonne la construction d’un nouvel hôpital en dehors des murs et, en mars, les premières pierres sont posées. Celui-ci se compose de deux bâtiments. Le premier est l’hôpital Saint-Louis, destiné aux malades, alors que le second – Saint-Roch – est réservé aux convalescents. De manière générale, l’assistance publique a fait l’objet d’études historiques. Toutefois, si le Moyen Âge et l’époque révolutionnaire ont été explorés de manière plus approfondies peu d’études se concentrent de manière privilégiée sur le Grand Siècle qui dénombre pourtant nombre d’évolutions notables.

      Baptiste Etienne

      Sources :
      BM Rouen, Ms. M 41, Journal, par Philippe Josse, f° 53

      Bibliographie :
      - Sébastien LE BRAS, L’Hôpital général et l’assistance à Rouen aux XVIIe-XVIIIe siècles, Mémoire de Maîtrise d’histoire, Université de Rouen, 1993
      - Yannick MAREC (dir.), Les hôpitaux de Rouen : du Moyen Âge à nos jours – Dix siècles de protection sociale, Paris : Éditions PTC, 2005 
       - Éric PLANTROU, La peste à Rouen, 1348-1669, Thèse de doctorat en Médecine, 1980
      - Jean-Claude VIMONT, « L’hôtel-Dieu de Rouen au cœur d’un espace néo-classique », Mémoire de la protection sociale en Normandie, n° 1, 2002

      [ Modifié: dimanche 3 mars 2019, 10:06 ]

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        par Le Paleoblog, dimanche 3 mars 2019, 09:29
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        Pour illustrer l’affaire des possédées de Loudun, rien de mieux que ces signatures du pacte supposé du prêtre Urbain Grandier avec le diable. Tout y est pour faire illusion : une graphie particulière, des fourches et des dessins énigmatiques. Faux grossier, produit en justice, ce document démontre parfaitement la situation ubuesque de ce procès en sorcellerie. L’affaire des possédées de Loudun est, sans doute, l’un des cas les mieux documenté. Celle-ci éclate au cœur de l’épidémie de sorcellerie mis en avant par Hugh Trevor-Roper qui frappe le royaume de France de 1560 à 1650. Ainsi, le cas de Loudun n’est pas sans en rappeler d’autres célèbres, telles que la possession de Marthe Brossier en 1599 ou celles d’Aix (1610-1613) et de Louviers (1633-1647).
        Si, progressivement au cours du XVIIe siècle, le rôle joué par les juges dans ce type de procès provoque de plus en plus l’abandon des poursuites, dans les années 1630, nous sommes encore au cœur d’une justice d’exception. Justice d’exception puisqu’elle ne suit pas le cours « normal » d’un procès civil, nous sommes donc confrontés à une situation hors norme. Les problèmes d’interprétations posés par l’histoire de la sorcellerie et de sa répression ne cessent d’interpeller les historiens. La sorcellerie est donc au centre de l’attention des historiens, comme en témoignent les nombreux ouvrages et publications qui se succèdent sur le sujet depuis la publication de Michel de Certeau en 1969. Ainsi, on note le travail conséquent de Robert Mandrou sur le sujet ou encore l’apport de Carlo Ginzburg. Ce dernier voit dans la sorcellerie une formation culturelle organisée autour d’une croyance dans un complot et, il faut bien le souligne, l’affaire de Loudun n’en est pas dénuée. Loudun est ce que l’on peut qualifier une « frontière de catholicité ». 
        Nous sommes aux confins du Poitou et de la Touraine. Loudun, parfois qualifiée de « deuxième La Rochelle » (bien qu’elle n’ait pas subi le même sort dramatique que le port protestant), est une ville aux fonctions administratives et judiciaires. Il s’agit d’un centre intellectuel, une cité prospère et surtout, elle aussi, est une place de sûreté dans une province marquée par la Réforme. Par ailleurs, cette ville est à proximité de la ville neuve de Richelieu et subit une ponction à cette occasion. Ainsi, Richelieu est édifiée entre 1631 et 1642, elle porte l’empreinte de son fondateur et commanditaire, le cardinal de Richelieu. Conçue suivant le principe de la « cité idéale », elle est basée sur un plan en damier. 
        Les années 1630 marque donc un profond bouleversement pour la ville et c’est à cette occasion que Jeanne des Anges porte des accusations en sorcellerie suivant un modèle classique. Ainsi, la prieure des ursulines de Loudun jure que le curé de St-Pierre, Urbain Grandier, l’a ensorcelée au même titre que sa communauté. L’affaire locale prend vite un tour national puisque Grandier est ennemi du cardinal Richelieu et celui-ci pousse à la condamnation.

        Portrait

        Portrait d'Urbain Grandier (1627)

        Tout au long de la procédure judiciaire qui va le broyer, Urbain Grandier reste inflexible. Alors même que la décennie 1630 est marquée par les répercussions du siège de La Rochelle qui illustre la volonté royale d’imposer le catholicisme et de rogner les droits accordés par la mise en place de l’Édit de Nantes, ce prêtre cadre mal avec la réforme catholique. Qui est Grandier ? Urbain Grandier n’avait rien pour « entrer dans l’histoire », a priori. Né vers 1590, il n’est qu’un simple prêtre dans une paroisse urbaine d’une ville secondaire du royaume de France. Fils d’un notaire, il est nommé à l’âge de 27 ans comme curé de cette église et devient chanoine de l’église de Sainte-Croix de Loudun, à partir de juillet 1617. Toutefois, Grandier dérange. Ses sermons attirent les foules et son profil de séducteur fait de lui un tombeur de femmes. Il est responsable de la grossesse de la fille du procureur du roi, alors âgée de 15 ans. Il devait seulement lui enseigner le latin et finit par l’abandonner pour se mettre en ménage avec une orpheline, issue de la haute noblesse et destinée à la religion. Grandier construit alors tout un argumentaire, à travers un Traité contre le célibat des prêtres, pour justifier sa conduite. Iconoclaste, il ne peut que se heurter à la position de l’Église engagée dans la Réforme avec le Concile de Trente. S’il est arrêté pour débauche, celui-ci gagne son procès et revient à Loudun. Démarché par la supérieure du couvent des Ursulines de Loudun, Jeanne des Anges, qui lui propose de devenir le confesseur de la communauté, Grandier se récuse et la supérieure porte son choix sur le chanoine Mignon, ennemi de Grandier. 
        C’est le début de l’affaire puisque durant une dizaine d’années, le confesseur des Ursulines ainsi que nombre de notables vont s’attaquer à Grandier en multipliant les procédures judiciaires et en s’attaquant aux mœurs du curé. Par ailleurs, celui-ci s’était aussi montré discourtois envers Richelieu, alors qu’il n’était pas encore cardinal. Toutefois, en lui prenant la préséance lors d’une cérémonie, Grandier s’en est fait un ennemi. Le cardinal l’avait sans doute oublié, mais dans les années 1630, Richelieu souhaitait faire abattre le château et une partie des remparts et… Grandier s’y oppose publiquement. Mal lui en a pris!

        Portrait 2

        Portrait de Jeanne des Anges

        Jeanne des Anges, née Belcier en janvier 1602, est issue d’une famille de petite noblesse de Saintonge. Après un accident de jeunesse, elle demeure handicapée toute sa vie. Dès l’âge de 5 ans, elle subit une instruction religieuse auprès de ses tantes maternelles, bénédictines à l’abbaye royale de Saintes. Si elle a une instruction rudimentaire, elle maîtrise le latin. Supportant mal les contraintes des règles de Saint Benoît, elle rejoint finalement le noviciat des Ursulines de Poitiers, soumises à la règle de Saint Augustin, en 1622. Un an plus tard, elle prononce ses vœux et prend le nom de Jeanne des Anges. Sa vie est alors jugée inconvenantes et elle-même en convient puisqu’elle écrit que « j’ai donc passé ces trois années en grand libertinage ».
        En 1627, lorsque le couvent de Loudun est créé, elle fait partie du groupe des fondatrices et parvient à se faire nommer prieure. C’est à ce moment et alors même qu’elle ne connait pas Grandier personnellement, qu’elle en vient à l’accuser. Pour autant, à la mort de Grandier, les signes de possession ne cessent pas. À partir de la fin des années 1630, la soeur devient de plus en plus pieuse, voire mystique, et tout rentre dans l’ordre dans le couvent. Son accusation est reprise par nombre d’Ursulines. Au total, neuf religieuses Ursulines seraient possédées ainsi que trois religieuses séculières. À l’image de Jeanne des Anges, toutes accusent Grandier. Poussant des cris, elles appellent le prêtre “leur maître”. L’interrogatoire de Grandier révèle aussi que « toutes les autres possedées firent des cris et des diableries qu’on ne sçauroit exprimer ». De plus, leur exorcisme en public attire une grande foule qui vient tant pour le spectacle que pour se faire peur. Au coeur d’une société très cadrée, ces corps qui se déhanchent dans des positions suggestives et l’expression de propos scandaleux ne peuvent qu’éveiller la curiosité. La ville se divise entre partisans de Grandier et pro possession... l’affaire fait grand bruit!
        On peut alors s’interroger quant à l’intérêt de porter de telles accusations pour ces religieuses. Le simple refus de Grandier de devenir confesseur de la communauté ou le cas psychiatrique de Jeanne ne suffisent pas. Or, le couvent est dans une situation financière très délicate. La reconnaissance d’une possession permet à la communauté de bénéficier d’une pension royale conséquente. Et pour cause, durant quelques années, les Ursulines de Loudun ne recrutent plus et n’ont pratiquement plus de donation. Certaines soeurs accusatrices considèrent même que le chanoine Mignon les aurait incitées à enfoncer le prêtre. De plus, cette affaire donne à Jeanne des Anges une réputation exceptionnelle. Officiellement “convertie” en 1637, elle entreprend un tour triomphal du royaume de France l’année suivante. Considérée comme une thaumaturge et une miraculée.
        Accusé une première fois, Grandier est acquitté, avant que la procédure ne soit relancée par l’intervention royale. Passé à la question (doux euphémisme pour parler de torture), Grandier fait preuve d’une étonnante résistance. Il ne cesse de nier les accusations. Néanmoins, cette fois, rien ne peut arrêter le cours de la justice et sa condamnation à mort est inévitable. Un tribunal d’exception sous-entend la certitude de la condamnation et l’affaire de Loudun se déroule donc logiquement. Le 18 août 1634, le prêtre est envoyé au bûcher après avoir été reconnu coupable.
        Les controverses suscitées par l’affaire des possédées de Loudun contribuent puissamment à la mise en cause des procès en sorcellerie en France. Si la ville est déjà menacée par l’accroissement de la concurrente et voisine Richelieu, son sort s’aggrave encore à partir de l’été 1632 et les scènes de possession du couvent des ursulines. Toute l’affaire est terminée dès 1634, au moment même où l’entrée ouverte dans la guerre de Trente ans devient inéluctable et après la « journée des dupes ». Cette affaire est l’occasion pour le pouvoir de montrer qu’ils agissent fermement sur le front intérieur, en champions du catholicisme. En somme, la ville de Richelieu, symbole de la puissance du cardinal, devient l’instrument de la reconquête catholique et doit l’emporter sur Loudun. La décennie 1630 est aussi marquée par un fléchissement de la monarchie sur ses bases puisque l’absence d’héritier mâle ne cesse de favoriser l’émergence de conflits et de complots. D’une santé fragile, Louis XIII réchappe de la mort à plusieurs reprises et ses relations difficiles avec la reine nourrissent perpétuellement l’espoir des prétendants au trône.
        Finalement, l’affaire des possédées, c’est l’incarnation même de l’instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Ce n’est pas sans rappeler le même type de procédés dans le cadre du tribunal de l’Inquisition qui est – à l’occasion – utilisé pour servir des intérêts commerciaux. Urbain Grandier subit, ici, manifestement une convergence d’intérêts particuliers qui le conduisent directement au bûcher.

        Baptiste Etienne

        Source : 
        - Collin de PLANCY, Dictionnaire infernal ou bibliothèque universelle, sur les êtres, les personnages, les livres, les faits et les choses qui tiennent des apparitions, à la magie, au commerce de l’enfer, aux divinations…, Librairie universelle de P. Mongié, aîné, Paris 1826
        En ligne : http://www.bmlisieux.com/galeries/dictinf/dictinf.htm

        Bibliographie :
        - Annie ANTOINE, « Ville neuve et géographie des pouvoirs : l’intégration de Richelieu dans le système urbain régional et ses conséquences », dans Vivre en Touraine au XVIIIe siècle, 2003, p. 193-303
        - Michel CARMONA, Les Diables de Loudun – Sorcellerie et politique sous Richelieu, Paris, 1988
        - Michel CARMONA, Sœur Jeanne des Anges : diabolique ou sainte au temps de Richelieu?, André Versaille éditeur, 2011
        - Michel de CERTEAU, « Une mutation culturelle et religieuse : les magistrats devant les sorciers au XVIIe siècle », Revue d’histoire de l’Eglise de France, 1969
        - Michel de CERTEAU, La possession de Loudun, 1970
        - Carlo GINZBURG, Les Batailles nocturnes, Sorcellerie et rituels agraires aux XVIe et XVIIIe siècles, 1980
        - ID., Le Fromage et les vers – L’Univers d’un meunier du XVIe siècle, Paris, 1980
        - Thérèse GRIGUER, « Historiographie et médecine : à propos de Jeanne des Anges et de la possession de Loudun », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, 1992, p. 155-163
        - Sophie HOUDARD, « La sorcellerie ou les vertus de la discorde en histoire – Réception et influence de Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle », Les cahiers du Centre de Recherches historiques, 1997
         - Sophie HOUDARD, « La possession de Loudun (1632-1637) – Un drame social à l’épreuve de la performance », Communications, n° 92, 2013, p. 37-49
         - Robert MANDROU, Magistrats et sorciers au XVIIe siècle, Paris, 1980
        - Robert MUCHEMBLED, Sorcières, justice et société au XVIe et XVIIe siècles, 1987
        - Hugh R. TREVOR-ROPER, De la Réforme aux Lumières, Paris, 1972

        [ Modifié: dimanche 3 mars 2019, 10:06 ]

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          par Le Paleoblog, mercredi 6 juin 2018, 12:56
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          Alors, ça y est, c’est le premier anniversaire de Paleo-en-ligne.fr !
          Et il est grand temps de faire le point. Ce projet, c’est d’abord une amitié. Celle de deux professionnels – Jean-François Viel et Baptiste Etienne – qui se sont lancés contre vents et marrées dans une aventure en partenariat. Tout est né de l’envie de transmettre notre passion : la paléographie.
          Proposer un enseignement digne de ce nom et accessible à tous. Notre rêve, nous l’avons réalisé !
          À l’heure actuelle, Paleo-en-ligne.fr c’est deux niveaux d’enseignement (Novices et intermédiaires), trois Paléo+ portant sur des thèmes (abréviations, ligatures et généalogie). Ce sont aussi des exercices adaptés et des corrections détaillées. Bref, nous avons réussi ce que nous voulions : proposer à tous une formation complète et accessible. Sans compter que vous ne trouverez cela nulle part ailleurs !



          Paleo-en-ligne.fr

          Paleo-en-ligne.fr, c’est aussi une mise à jour du site. Alors bien sûr, le site est “plus beau”, c’est ce que tout le monde peut constater de l’extérieur, mais il est aussi plus rapide et cela nous offre toute une palette d’améliorations pour l’avenir.
          Nous nous sommes attelés à mettre en place des tutoriels très complets pour vous permettre de prendre en main facilement notre plateforme. Et c’est sans compter notre service client qui s’est montré à la hauteur chaque jour.
          Paleo-en-ligne.fr, c’est encore la mise en place d’un cycle d’initiation gratuit. 12 vidéos et des articles portant sur divers sujets (les abécédaires, la différence entre le s et le f, les petites erreurs à éviter...). En somme, tout un arsenal pour vous permettre de débuter la paléo à votre rythme et depuis chez vous !


          Conseils
          Cycle d'initiation

          Vous avez pu le constater au cours de l’année écoulée, nous nous sommes efforcés de rester à l’écoute de vos envies et de vos besoins pour améliorer continuellement notre service. Nos outils paléographiques (Glossaire & biblio) ont été développés. C’est ce qui explique la mise en place de gigantesques bases de données.
          Celles-ci permettent à tous nos apprenants de chercher eux-mêmes des solutions lorsqu’ils rencontrent des difficultés dans les archives. Des milliers de mots, de lettres, de ligatures, d’abréviations... sont concentrés en un seul endroit. Nous avons aussi créé un glossaire composé déjà de plus de 400 termes et dans lequel nos apprenants peuvent ajouter leurs propres mots et définitions.



          Paléographie (Aide bénévole)

           

          Le partage de notre passion, ce n’est pas que Paleo-en-ligne.fr, c’est aussi son extension bénévole avec la création d’un groupe d’entraide sur les réseaux sociaux : Paléographie (Aide bénévole). Inutile de dire que nous avons été surpris par sa réussite ! Des centaines de membres en l’espace de quelques semaines.
          C’est véritablement notre petit paradis : de la bonne humeur, de l’humour, de la compétence... que demande le peuple ? Si on devait résumer : tout cela, c’est pour vous. Les apprenants et le public sont manifestement au rendez-vous, des mentions j’aime, une confiance de tous les instants et un franc soutien. Aucun doute, tout cela... c’est grâce à vous !
          Alors, on ne vous remercie jamais assez mais, cette fois, cela nous semble essentiel. En avant donc pour une nouvelle année que nous souhaitons aussi riche que la précédente !

          J-F & Baptiste

           

          Bon anniversaire
          Paleo-en-ligne

          Un grand merci à Gérard Caye pour cette jolie illustration !

           

          [ Modifié: dimanche 3 mars 2019, 09:08 ]

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            par Le Paleoblog, mardi 29 mai 2018, 11:57
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            En paléographie, on fait le distinguo entre les écritures posées, ou calligraphiées par un maître écrivain disposant de tout son temps, et les écritures cursives, tracées rapidement par un clerc pris par l’urgence de son activité professionnelle (notaire, juriste, etc.). La très grande majorité des documents manuscrits conservés aux Archives ou en bibliothèque appartiennent à la seconde catégorie, celle des écritures cursives.
            Pour déchiffrer un texte manuscrit de l’époque moderne (XVe-XVIIIe s.), le paléographe doit oublier ses automatismes actuels et « réapprendre à lire » : il lui faut assimiler non seulement la forme des lettres anciennes, mais aussi la façon dont elles étaient reliées entre elles (ligatures) et le système par lequel les clercs d’autrefois abrégeaient les mots. L’acquisition de ces trois éléments indissociables – lettres, ligatures et abréviations – permet une lecture aisée et globale des mots qui composent un texte manuscrit ancien, tout comme on ne décompose pas lettre à lettre les mots d’un texte d’aujourd’hui. 
            La paléographie est ainsi un instrument indispensable pour qui veut pénétrer dans l’univers des recherches historiques ou généalogiques, et accéder aux sources dont ces recherches se nourrissent.

            À titre d’exemple, voici un extrait tiré d’un inventaire après décès parisien de 1599, parfaitement représentatif des écritures cursives de cette époque.

            « Item ung bail faict par ledict deffunct Robert Le Maistre
            à Crestien Le Maistre, laboureur demourant à la Fontayne Bellanger,
            de troys accres troys verges de terre labourable
            en plusieurs pieces, assis au terrouer dudict lieu de la Fontayne,
            dicte parroisse, et ledict bail faict tant aux charges
            y declarées que moyennant la quantitté de dix huict boisseaulx
            de froment de la grande mesure de Louviers, à ung
            sol près du meilleur, payables au terme et ainsy
            qu'il est declaré audict bail signé Chappelain et Thevenain
            datté du XVe mars mil Vc IIIIxx XVII, inventorié au dos
            ................................................................XXI. »

             

            Jean-François Viel

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              Avatar Le Paleoblog
              par Le Paleoblog, mardi 29 mai 2018, 11:53
              Gratuit

              Les écritures des registres paroissiaux ne sont pas les plus difficiles à déchiffrer, loin s’en faut. Le vocabulaire et les formules qui y sont employés sont très restreints et répétitifs. Beaucoup plus diversifiés sont les actes notariés, aux nuances juridiques infinies, et donnant souvent lieu à des écritures particulièrement cursives. On en a déjà vu sur ma page professionnelle quelques exemples.
              Toutefois le summum de la difficulté paléographique se trouve sans doute dans les plumitifs des cours de justice, où les clercs écrivaient à la vitesse de la parole. Les mentions apposées en marge des pièces de procédure et des sentences, notamment, sont particulièrement difficiles à déchiffrer.
              En voici un court exemple avec la mention apposée au bas d’une sentence d’homologation prononcée par le lieutenant civil du Châtelet de Paris en 1585 :

              Arch. nat., Y 3879

               

              « Prononcé audict Courtin en personne le mercredy XXXe et penultime jour de janvier M Vc IIIIxxV.
              Baillé mynutte au greffe. »
              Les difficultés de lecture que générait ce type d’écriture – et les erreurs qui en résultaient – conduisirent les autorités à prendre des mesures de simplification. Après que les meilleurs maîtres écrivains de l’époque aient été consultés, un arrêt fut rendu le 26 février 1633 par le Parlement de Paris, qui limitait les écritures autorisées à deux types : la ronde ou française pour les professionnels de l’écriture, et la bâtarde ou italienne pour les lettrés.
              On notera cependant que la ronde allait elle-même évoluer vers une écriture aux boucles abondantes, rendant encore difficile la lecture des actes notariés et judiciaires à la fin du XVIIe siècle, et même parfois au siècle suivant.

              Jean-François Viel

              Bibliographie sommaire :
              Claude Mediavilla, Calligraphie : du signe calligraphié à la peinture abstraite, Paris (Imprimerie nationale), 1993
              Claude Mediavilla, Histoire de la calligraphie française, Paris (Albin Michel), 2006
              Nicolas Buat et Evelyne Van den Neste, Manuel de paléographie française, Paris (Les Belles Lettres), 2016

              [ Modifié: mardi 29 mai 2018, 11:54 ]

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                Avatar Le Paleoblog
                par Le Paleoblog, mardi 29 mai 2018, 11:46
                Gratuit

                « En sorte que dieu m’a abandonné, après avoir
                prié les soldas de se servir plustot du poingnar(d)
                que de ces rigeurs sy criminelles qui m’ont
                faict esvannouÿr unne quar d’eure &, après estre
                revenu, les pleures & frisons aveq cris vermoudieu,
                dont j’atant encore & à tout jours l’aÿde &
                le secours, je luÿ demandoit de retirer mon corps
                de ceste vÿe & prendre mon ame entre ces mains
                & de me soulager dans ceste presante persecusion »
                À la fin du mois d’octobre 1685, Jacques Papavoine (1648-1724), un marchand rouennais, évoque sa réaction de sidération face aux dragonnades. L’auteur de cet écrit du for-privé a déjà été évoqué, par mes soins, dans l’article sur le Grand Hiver de 1709. D’origine espagnole, ce marchand mercier est un protestant ayant rédigé un Livre de raison de 1655 à 1723. Il y évoque ses affaires commerciales, mais aussi les événements du quotidien. Celui-ci a commencé sa carrière comme apprenti aux Provinces-Unies et en Allemagne. En février 1666, c’est d’ailleurs à Hambourg qu’il  « aprins la religion luterienne ». Il effectue plusieurs voyages à l’étranger avant de revenir à Rouen s’installer définitivement en avril 1671.
                Au lendemain de la révocation de l’Édit de Nantes (qui accordait une certaine forme de tolérance envers les protestants et avait pour objectif de mettre fin aux Guerres de Religion), Jacques Papavoine est contraint de loger à son domicile un brigadier, une trompette, trois cuirassiers, ainsi que deux valets. Confronté à sa résistance, le premier novembre, quatre cuirassiers supplémentaires sont envoyés dans sa maison familiale. La pression est déjà considérable et doit encore s’intensifier puisqu’il « estois escrit sur le rolle pour en avoir encore 12 d’augmentation ».
                Le choix s’impose donc pour ce marchand, mais le départ est impossible en raison de la grossesse de sa femme. Il parvient à résister quelques semaines à cette “mission bottée” qui frappe les protestants rouennais, mais aussi l’ensemble du royaume de France depuis 1681. L’objectif pour le pouvoir royal est bel et bien d’unifier le territoire autour d’une foi unique. Le départ est complexe car les protestants n’ont pas le droit de sortir des frontières. Supporter les brimades de la soldatesque n’est pas une option non plus. Ainsi, Jacques Papavoine affirme « qu’il estoit inposible de pouvoir resister aux juremens, blasfaimation, désordres, volles ». Dans ses Mémoires, Isaac Dumont de Bostaquet - un gentilhomme normand - relate lui aussi cette dragonnade rouennaise dans des termes similaires.
                L’un comme l’autre font d’abord le choix de la conversion. Jacques Papavoine justifie son acte en affirmant que c’est la « persécution diabolique (qui) m’a obligé de faire comme les autres religionnaires ». En novembre, il est reçu par le curé de Saint-Godart avec sa servante, alors qu’une partie de sa famille s’enfuit aux Provinces-Unies et en Angleterre.  Il continue de faire des affaires dans une capitale normande vidée d’une partie de ses protestants et constate progressivement qu’il doit réorganiser son réseau en raison de la dispersion de ses correspondants habituels. En septembre 1699, il est contraint de présenter l’une de ses filles au lieutenant général qui « me l’a fait aracher (des) bras & conduire au couvent des Nouvelles Cattoliques ». Cherchant à envoyer un à un ses enfants à l’étranger, il constate la fuite progressive des protestants de Rouen jusqu’au début du XVIIIe siècle. Il garde aussi des liens solides avec les terres de refuges de ses coreligionnaires. Dans un monde profondément bouleversé, on sent toute la souffrance qui se dégage des lignes qu’il rédige. Ce sont bien celles d’un homme déraciné en son propre royaume et profondément troublé par cette conversion à une foi qui n’est pas la sienne et qu’il n’adopte jamais véritablement.
                Si Dumont de Bostaquet fait, lui aussi, le choix de la conversion, il se résout finalement à sa première idée : le refuge. Il rejoint d’abord les Provinces-Unies et, en militaire, s’engage au côté de Guillaume III pour son expédition anglaise. Celui-ci termine pauvrement sa vie en Irlande à Portarlington. Dans cette petite ville se regroupent nombre d’officiers trop âgés pour servir et y forment une petite colonie de protestants français en exil. Sa fuite du royaume n’a pas été simple puisqu’il a été blessé et contraint d’abandonner une partie de sa famille de peur des galères.
                Cette politique d’étouffement des réformés est engagée par Louis XIII, renforcée avec le règne personnel de Louis XIV et, surtout, la révocation de l’Édit de Nantes qui provoque une véritable hémorragie protestante. Cet acte d’autorité fait des réformés des étrangers en leur propre pays. Entre 1660 et 1689, plus de 200 000 personnes quittent le royaume de France pour rejoindre les Provinces-Unies, l’Angleterre et ses colonies, le Saint-Empire romain germanique ou encore la Suisse. La majorité fait donc le choix de subir les persécutions royales ou de la conversion forcée. Ces changements de religion, comme Jacques Papavoine en témoigne, s’accompagnent d’un véritable lavage de cerveaux, visant prioritairement les femmes (enfermées dans des couvents) et les enfants poussés dans la foi catholique à grand renfort de pensions de dédommagement afin de jeter le trouble au  cœur  des familles.

                 

                Baptiste Etienne


                Source :
                - BM Rouen, Ms M 281, Livre de raison, par Jacques Papavoine, f° 91
                - Charles Read et Francis Waddington (éd.), Isaac Dumont de Bostaquet, Mémoires inédits de Dumont de Bostaquet, gentilhomme normand, sur les temps qui ont précédé et suivi la révocation de l’édit de Nantes, sur le refuge et les expéditions de Guillaume III en Angleterre et en Irlande, Paris : Michel Lévy frères, 1864


                Bibliographie :
                -Jean Bianquis et Émile Lesens, La révocation de l’Édit de Nantes à Rouen - Essai historique - suivi de Notes sur les protestants de Rouen persécutés à cette occasion, Rouen : Léon Deshays, 1885, p. 68
                - Luc Daireaux, Réduire les huguenots - Protestants et pouvoirs en Normandie au XVIIe siècle,Paris : Honoré Champion, 2010
                - Philippe Joutard, La Révocation de l’édit de Nantes ou les faiblesses d’un État, coll. « Folio histoire », Gallimard, 2018
                -  Janine Garrisson, L’Édit de Nantes et sa révocation - Histoire d’un intolérance, Sciences humaines - Histoire, Points, 1987
                - Thierry Sarmant, « La révocation de l’édit de Nantes », dans Louis XIV, Taillandier, 2014

                [ Modifié: mardi 29 mai 2018, 11:46 ]

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                  Gratuit

                  « Leger luy mit les deux doigts par derriere
                  p(ou)r dire cocu, il le vit dans un miroir, crut
                  que c’estoit Mad(am)e de Long(ueville) qui avoit fait cela
                  et revint p(ou)r luy dire : “je le sçavois bien Mad(am)e,
                  mais il n’estoit pas necessaire q(ue) vous prissiez
                  la peine de m’en avertir"! »
                  C'est sur ce simple quiproquo qu’un épisode houleux et loufoque de la vie du duc et de la duchesse de Longueville commence. Ces quelques lignes sont le fait de Victor Texier (1617-1703), celui-là même que j’évoquais dans un précédent article sur les “Généalogies trafiquées...”. Il écrit ses Mémoires alors qu’il est prieur de Saint-Ouen de Rouen de 1663 à 1669.
                  Ce religieux est un proche des Longueville et, en particulier du duc, qu’il connaît bien. Nul doute que celui-ci est sa source au sujet de cette histoire dans laquelle il est partie prenante.

                  Revenons sur les faits. Nous sommes à la veille de la Fronde (1648-1652). Alors qu’il se rendait à la chasse, le duc prend le temps de faire un détour par la chambre de la duchesse qui est en train de se faire coiffer par sa servante, Madame Leger. Aux “cheveux admirables”, cette jeune servante est la fille d’un homme qui s’est ruiné pour faire imprimer un ouvrage en plusieurs langues. Elle a toute son importance dans cet épisode. Après son service auprès de la duchesse, elle se serait mariée en Basse-Normandie.
                  La duchesse reçoit alors le duc “assez bien” mais, au moment de sortir de la chambre, il aperçoit dans le miroir un signe de doigts réalisé par la servante. Ce signe faisant explicitement référence à une rupture des saints sacrements de mariage. Croyant que ce fameux signe est l’œuvre  de la duchesse, s’en suit la répartie évoquée ci-dessus. Pourtant, il semble bien que la duchesse n’ait pas entendu cette phrasette cinglante. Elle dû comprendre le malaise par la suite puisqu’il “n’a jamais couché avec elle” par la suite.

                  Duc et duchesse
                  Le duc et la duchesse de Longueville


                  Le duc et la duchesse sont des personnages hauts en couleur qui gagnent à être connus. Depuis 1619, Henri II d’Orléans est gouverneur de l’une des principales provinces du royaume de France, la Normandie. Dans ses Mémoires, son ami Texier nous dresse un portrait de lui en affirmant qu’il “estoit petit, avoit infinim(ent) d’esprit, touj(ou)rs pirouettant, affable et parla(nt) à tout le monde”. C’est aussi un homme qui aime à se montrer puisqu’il “marchoit souve(nt) à pied à Rouen, son carosse derriere, les gardes jam(ais) deva(nt) luy, son chapeau sous le bras, et salua(nt) de costé et d’au(tr)e”. Dès 1620, il est une première fois suspendu de ses fonctions pour s’être révolté dans le parti de Marie de Médicis. À partir de 1637, on note un certain retour en grâce. Ainsi, il participe à plusieurs campagnes militaires au service du roi. En 1648, c’est l’apogée, puisqu’il est l’un des négociateurs pour les préliminaires des Traités de Westphalie qui mettent un terme à la guerre de Trente Ans.
                  Anne Geneviève de Bourbon est une intrigante avec “infinim(ent) d’esprit”. Texier nous précise que “quant elle plait, c’estoit d’ord(inai)re avec un air gracieux et souria(nt)”. Dans les années 1660, elle “fut touchée de Dieu aux Carmelites de Bordeaux” et s’en ouvre à Victor Texier. Leur mariage se déroule en 1642, alors que la duchesse a 24 ans de moins que le duc. Cette union est d’abord heureuse, en tous cas du point de vue du duc. Ainsi, les premières années, le duc “aimoit fort M(ademoise)lle de Bourbon qui estoit très belle, mais elle ne l’amoit gueres”. En outre, malgré cette dispute conjugale, c’est elle qui le pousse à s’engager dans la Fronde pour s’associer avec ses frères, le Grand Condé et, surtout, le prince de Conti. Elle le soutient tout du long dans cette entreprise, et ce, même après son arrestation en janvier 1650. Elle tente alors de soulever la province de Normandie, mais échoue et se réfugie à La Haye.
                  Revenons de la grande à la petite histoire.  Il faut attendre plusieurs années et la fin de la Fronde pour que la duchesse revienne auprès de son époux et il “la traitoit d’abord très froidem(ent)”. Cela ne se fait pas sans heurts. Leurs amis doivent intervenir, négocier, afin de “racommoder” le couple déchiré. Le duc et la duchesse finissent par se retrouver dans la chambre du lieu du crime avec une mise en scène théâtrale. Finalement, “il luy rendit toute sa confiance” et tout rentre dans l’ordre.
                  Au terme de ce petit exposé, la tromperie n’est pas véritablement attestée. Il demeure un point central, non élucidé et qui ne cesse de m’intriguer... quel était donc ce signe ? Je me dis que cela peut toujours servir pour mes amis lecteurs, à l’occasion...

                   

                  Baptiste Etienne


                  Sources :
                  - BnF, F FR 25 007, Mémoires, par Victor Texier, f° 14 et 15
                  - Matthäus Merian, “Gravure d’Henri d’Orléans, duc de Longueville”, dans le Theâtre Européen, vers 1650
                  - Nicolas Regnesson, Portrait d’Anne Geneviève de Bourbon-Condé, duchesse de Longueville, en buste de 3/4, Collection Michel Hennin, BnF, deuxième moitié du XVIIe siècle

                  Bibliographie :
                  -  Madeleine Foisil, « Une mort modèle. La mort du Duc de Longueville, gouverneur de Normandie (1663) », Annales de Normandie, 1982, p. 243-251 (http://www.persee.fr/doc/annor_0000-0003_1982_hos_1_1_4173)
                  - Arlette Lebigre, La duchesse de Longueville, Perrin 2004
                  - Rémy Scheurer, « Henri II d'Orléans-Longueville, les Suisses et le comté de Neuchâtel à la fin de la guerre de Trente Ans », dans 1648 : Die Schweiz und Europa, 1999, p. 99-109
                  -  Sophie Vergnes, « La duchesse de Longueville et ses frères pendant la Fronde : de la solidarité fraternelle à l’émancipation féminine », Dix-septième siècle, n° 251, 2011 (https://www.cairn.info/revue-dix-septieme-siecle-2011-2-page-309.htm)

                  [ Modifié: dimanche 3 mars 2019, 09:09 ]

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                    Gratuit

                    Le dictionnaire universel d’Antoine Furetière, comme tous les dictionnaires et les encyclopédies de l’époque moderne sont d’une importance capitale. À travers une normalisation des concepts qu’induit implicitement toute tentative de définition, ceux-ci nous offrent une fenêtre sur l’état de la langue et les mentalités à un moment donné.
                    Ainsi, un dictionnaire ne se lit pas uniquement pour ses définitions, mais aussi pour son organisation interne, ses absences ou l’ordre des entrées pour un même terme qui induisent une hiérarchie. Prenons un autre exemple : tout le sel de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert repose sur ses renvois ingénieux et non sur le contenu des articles pris indépendamment les uns des autres.

                    Antoine Furetière, né à Paris en 1619 et est issu d’une famille bourgeoise peu en vue. Il effectue des études de bonne qualité qui lui donnent d’excellentes références antiques. Avant d’être reçu comme avocat en 1645, il fait des études en droit canon. Il achète ensuite la charge de procureur fiscal de l’Abbaye de Saint-Germain-des-Prés.
                    Finalement, sa carrière prend une autre voie puisqu’il entre dans l’état ecclésiastique et devient abbé de Chalivoy dans le diocèse de Bourges puis prieur de Chuines. En parallèle, il développe un véritable intérêt pour les lettres et publie dès 1653 son Voyage de Mercure et ses Poésies diverses en 1655. Ami de La Fontaine, il est reconnu par Racine et Molière. En 1662, il est élu à l’Académie Française. Alors que l’Académie travaille à un dictionnaire depuis 1637, Furetière projette d’élaborer le sien, ce qui lui vaut une accusation de profiter de ce premier travail à son profit. La publication d’une première version de son dictionnaire lui vaut une exclusion de l’Académie. C’est sans doute ce qui explique que le Dictionnaire universel n’est publié qu’après sa mort – à titre posthume donc – en 1690 (juste avant la publication de la première édition du Dictionnaire de l’Académie).


                    Le principal mérite du Dictionnaire universel repose sur sa richesse qui en fait l’un des meilleurs instruments de travail lexicographique du XVIIe siècle. C’est une véritable somme linguistique de son époque, incluant les termes spécifiques liés au monde du travail et des techniques. En somme, c’est un véritable témoin de la langue de son temps, et ce, malgré des lacunes. N’y apparaissent pas certains termes qui figurent dans le Dictionnaire français de Richelet ou dans celui de l’Académie, mais dans l’ensemble le dictionnaire de Furetière est plus complet et sa volonté est essentiellement didactique à travers des définition courtes et percutantes. Enfin, les termes définis sont régulièrement accompagnés de l’étymologie, ce qui n’est pas sans mérite pour l’époque.
                     
                    Nous l’avons dit, la publication du Dictionnaire universel de Furetière intervient dans un contexte de concurrence avec celui de l’Académie française. En fait, le jour même où les Académiciens présentent un exemplaire de leur travail à Louis XIV, l’éditeur hollandais Leers présente quant à lui sa seconde édition du dictionnaire de Furetière. Toutefois, les deux dictionnaires n’ont pas la même vocation puisque celui de l’Académie vise à proposer un lexique normatif qui légifère quant aux configurations des usages de la langue. La notion de pureté linguistique y est omniprésente. Le fait que ce dictionnaire soit proposé par une quarantaine des plus éminents hommes de lettres est considéré comme une garantie majeure de son autorité.
                    La réaction de l’Académie française face à la publication d’un premier Essais de son dictionnaire et la suppression de son privilège royal pousse Pierre Bayle, un partisan de Furetière, à le convaincre du bien-fondé d’une publication en Hollande où il est alors réfugié. Bayle, lui-même, préface cet ouvrage majeur qui vaudra un procès à son auteur.

                    Dès sa sortie, le dictionnaire est immédiatement en butte à de violentes critiques. Les Jésuites évoquent un ouvrage infecté du « venin de l’Hérésie » et entreprennent très rapidement l’élaboration d’un nouveau dictionnaire universel « catholiquement correct » et qui n’est publié qu’en 1704. Ces querelles autour du Dictionnaire de Furetière sont finalement créatrices puisqu’il en résulte de grands travaux divisés en deux camps opposés. L’un savant, qui tend à favoriser la norme du « bon usage » dont Furetière est partisan, et l’autre plus « mondain », celle du « bel usage » incarné par une majorité des membres de l’Académie française. En somme, si Furetière s’est inspiré du travail de l’Académie – il s’est véritablement passionné pour le projet de dictionnaire – il en fait “autre chose” et c’est ce qui explique qu’il s’agisse toujours d’une référence de nos jours, essentiel aux recherches généalogiques et historiques.

                     

                    Baptiste Etienne


                    Sources :
                    - Antoine FURETIÈRE, Dictionnaire universel contenant généralement tous les mots français, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts, 1690 (http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k50614b)

                    Bibliographie :
                    - Fabienne GÉGOU, Antoine Furetière, abbé de Chalivoy ou la Chute d'un immortel, Nizet, Paris, 1963
                    - François OST, Furetière - La démocratisation de la langue, Michalon, Paris, 2008
                    - Alain REY, Antoine Furetière - Un précurseur des Lumières sous Louis XIV, Fayard, Paris 2006 (https://books.google.fr/books?id=Bq6-5Ju8HPEC&printsec=frontcover&hl=fr#v=onepage&q&f=false)

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