Paléoblog

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par Le Paleoblog, mardi 19 janvier 2038, 03:14
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Ce blog a pour objectif de vous faire partager les découvertes, les coups de cœur et les astuces de deux paléographes professionnels passionnés par leur métier.

Si vous aimez l’histoire, la généalogie, la paléographie, n’hésitez à parcourir régulièrement ce blog !


 

[ Modifié: mardi 29 mai 2018, 14:21 ]
 
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par Le Paleoblog, mercredi 6 juin 2018, 12:56
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Alors, ça y est, c’est le premier anniversaire de Paleo-en-ligne.fr !
Et il est grand temps de faire le point. Ce projet, c’est d’abord une amitié. Celle de deux professionnels – Jean-François Viel et Baptiste Etienne – qui se sont lancés contre vents et marrées dans une aventure en partenariat. Tout est né de l’envie de transmettre notre passion : la paléographie.
Proposer un enseignement digne de ce nom et accessible à tous. Notre rêve, nous l’avons réalisé !
À l’heure actuelle, Paleo-en-ligne.fr c’est deux niveaux d’enseignement (Novices et intermédiaires), trois Paléo+ portant sur des thèmes (abréviations, ligatures et généalogie). Ce sont aussi des exercices adaptés et des corrections détaillées. Bref, nous avons réussi ce que nous voulions : proposer à tous une formation complète et accessible. Sans compter que vous ne trouverez cela nulle part ailleurs !



Paleo-en-ligne.fr

Paleo-en-ligne.fr, c’est aussi une mise à jour du site. Alors bien sûr, le site est “plus beau”, c’est ce que tout le monde peut constater de l’extérieur, mais il est aussi plus rapide et cela nous offre toute une palette d’améliorations pour l’avenir.
Nous nous sommes attelés à mettre en place des tutoriels très complets pour vous permettre de prendre en main facilement notre plateforme. Et c’est sans compter notre service client qui s’est montré à la hauteur chaque jour.
Paleo-en-ligne.fr, c’est encore la mise en place d’un cycle d’initiation gratuit. 12 vidéos et des articles portant sur divers sujets (les abécédaires, la différence entre le s et le f, les petites erreurs à éviter...). En somme, tout un arsenal pour vous permettre de débuter la paléo à votre rythme et depuis chez vous !



Cycle d'initiation

Vous avez pu le constater au cours de l’année écoulée, nous nous sommes efforcés de rester à l’écoute de vos envies et de vos besoins pour améliorer continuellement notre service. Nos outils paléographiques (Glossaire & biblio) ont été développés. C’est ce qui explique la mise en place de gigantesques bases de données.
Celles-ci permettent à tous nos apprenants de chercher eux-mêmes des solutions lorsqu’ils rencontrent des difficultés dans les archives. Des milliers de mots, de lettres, de ligatures, d’abréviations... sont concentrés en un seul endroit. Nous avons aussi créé un glossaire composé déjà de plus de 400 termes et dans lequel nos apprenants peuvent ajouter leurs propres mots et définitions.



Paléographie (Aide bénévole)

 

Le partage de notre passion, ce n’est pas que Paleo-en-ligne.fr, c’est aussi son extension bénévole avec la création d’un groupe d’entraide sur les réseaux sociaux : Paléographie (Aide bénévole). Inutile de dire que nous avons été surpris par sa réussite ! Des centaines de membres en l’espace de quelques semaines.
C’est véritablement notre petit paradis : de la bonne humeur, de l’humour, de la compétence... que demande le peuple ? Si on devait résumer : tout cela, c’est pour vous. Les apprenants et le public sont manifestement au rendez-vous, des mentions j’aime, une confiance de tous les instants et un franc soutien. Aucun doute, tout cela... c’est grâce à vous !
Alors, on ne vous remercie jamais assez mais, cette fois, cela nous semble essentiel. En avant donc pour une nouvelle année que nous souhaitons aussi riche que la précédente !

J-F & Baptiste

 

Bon anniversaire
Paleo-en-ligne

Un grand merci à Gérard Caye pour cette jolie illustration !

 

[ Modifié: jeudi 12 juillet 2018, 12:54 ]
 
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par Le Paleoblog, mardi 29 mai 2018, 11:57
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En paléographie, on fait le distinguo entre les écritures posées, ou calligraphiées par un maître écrivain disposant de tout son temps, et les écritures cursives, tracées rapidement par un clerc pris par l’urgence de son activité professionnelle (notaire, juriste, etc.). La très grande majorité des documents manuscrits conservés aux Archives ou en bibliothèque appartiennent à la seconde catégorie, celle des écritures cursives.
Pour déchiffrer un texte manuscrit de l’époque moderne (XVe-XVIIIe s.), le paléographe doit oublier ses automatismes actuels et « réapprendre à lire » : il lui faut assimiler non seulement la forme des lettres anciennes, mais aussi la façon dont elles étaient reliées entre elles (ligatures) et le système par lequel les clercs d’autrefois abrégeaient les mots. L’acquisition de ces trois éléments indissociables – lettres, ligatures et abréviations – permet une lecture aisée et globale des mots qui composent un texte manuscrit ancien, tout comme on ne décompose pas lettre à lettre les mots d’un texte d’aujourd’hui. 
La paléographie est ainsi un instrument indispensable pour qui veut pénétrer dans l’univers des recherches historiques ou généalogiques, et accéder aux sources dont ces recherches se nourrissent.

À titre d’exemple, voici un extrait tiré d’un inventaire après décès parisien de 1599, parfaitement représentatif des écritures cursives de cette époque.

« Item ung bail faict par ledict deffunct Robert Le Maistre
à Crestien Le Maistre, laboureur demourant à la Fontayne Bellanger,
de troys accres troys verges de terre labourable
en plusieurs pieces, assis au terrouer dudict lieu de la Fontayne,
dicte parroisse, et ledict bail faict tant aux charges
y declarées que moyennant la quantitté de dix huict boisseaulx
de froment de la grande mesure de Louviers, à ung
sol près du meilleur, payables au terme et ainsy
qu'il est declaré audict bail signé Chappelain et Thevenain
datté du XVe mars mil Vc IIIIxx XVII, inventorié au dos
................................................................XXI. »

 

Jean-François Viel

 
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par Le Paleoblog, mardi 29 mai 2018, 11:53
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Les écritures des registres paroissiaux ne sont pas les plus difficiles à déchiffrer, loin s’en faut. Le vocabulaire et les formules qui y sont employés sont très restreints et répétitifs. Beaucoup plus diversifiés sont les actes notariés, aux nuances juridiques infinies, et donnant souvent lieu à des écritures particulièrement cursives. On en a déjà vu sur ma page professionnelle quelques exemples.
Toutefois le summum de la difficulté paléographique se trouve sans doute dans les plumitifs des cours de justice, où les clercs écrivaient à la vitesse de la parole. Les mentions apposées en marge des pièces de procédure et des sentences, notamment, sont particulièrement difficiles à déchiffrer.
En voici un court exemple avec la mention apposée au bas d’une sentence d’homologation prononcée par le lieutenant civil du Châtelet de Paris en 1585 :

Arch. nat., Y 3879

 

« Prononcé audict Courtin en personne le mercredy XXXe et penultime jour de janvier M Vc IIIIxxV.
Baillé mynutte au greffe. »
Les difficultés de lecture que générait ce type d’écriture – et les erreurs qui en résultaient – conduisirent les autorités à prendre des mesures de simplification. Après que les meilleurs maîtres écrivains de l’époque aient été consultés, un arrêt fut rendu le 26 février 1633 par le Parlement de Paris, qui limitait les écritures autorisées à deux types : la ronde ou française pour les professionnels de l’écriture, et la bâtarde ou italienne pour les lettrés.
On notera cependant que la ronde allait elle-même évoluer vers une écriture aux boucles abondantes, rendant encore difficile la lecture des actes notariés et judiciaires à la fin du XVIIe siècle, et même parfois au siècle suivant.

Jean-François Viel

Bibliographie sommaire :
Claude Mediavilla, Calligraphie : du signe calligraphié à la peinture abstraite, Paris (Imprimerie nationale), 1993
Claude Mediavilla, Histoire de la calligraphie française, Paris (Albin Michel), 2006
Nicolas Buat et Evelyne Van den Neste, Manuel de paléographie française, Paris (Les Belles Lettres), 2016

[ Modifié: mardi 29 mai 2018, 11:54 ]
 
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De manière générale et contrairement aux idées reçues, le statut de la veuve permet un certain maintien de rang social. Elles bénéficient de diverses formes de solidarité au sein des corporations de métiers ou des confréries religieuses. Toutefois, la question financière demeure alors que près de 30 % des Rouennaises de la seconde moitié du XVIIe siècle meurent après leurs maris.
Le veuvage entraîne t-il un déclassement économique ? La réponse à cette problématique est complexe, en raison d’un manque de sources fiscales, de livrets de compte ou de toutes autres documents permettant une approche macroéconomique de la situation des femmes seules. Prenons l’exemple de Nouelle Jouane (1605-1668), évoquée quelques mois après son décès à l’âge de 63 ans par son neveu Robert de La Fosse :
« Il ne faut pas vous imaginer que vostre maison fust en l’estat qu’elle est sans
l’assistance & assiduité de v(otre) f(rere) dans la boutique. Ma tante ayant esté
presque tousjours malade & sans beaucoup de santé depuis vostre dernier depart,
c’est beaucoup en faire de vous avoir tous eslevés & nouris. […]
Vous devés sçavoir, la bone femme s’estant embarasséz
plus(ieurs) fois de marchandise sans la vendre et je peus dire,
sans reproche, que sans mon assistance en diverses rencontre elle eust esté
assés empeché
»

Par la correspondance de ce marchand mercier, on sait que dans l’année qui précède son décès celle-ci est malade « de la goutte ordinaire & d’une siatique dans les rains, dont elle souffre beaucoup ». Durant une vingtaine d’années, elle est veuve d’un marchand mercier, Thomas de La Fosse, et elle reprend alors l’établissement familial à son compte.
En octobre 1651, en tant que tutrice des enfants mineurs, elle en est encore à tenter de solder les affaires de son époux décédé depuis plus d’une dizaine d’années. Ainsi, elle cherche à recouvrer 295 livres que lui doit un marchand de Flavacourt. Toutefois, afin de maintenir la boutique à flot, elle est contrainte de s’appuyer sur l’un de ses fils et son neveu, alors que son autre fils est installé à Cadix.
Cette femme joue alors un rôle important dans l’activité familiale en tant qu’intermédiaire avec plusieurs marchands. Comme de nombreuses veuves, elle s’implique dans le commerce et on perçoit son inquiétude lorsque les affaires ne se déroulent pas comme prévu et, notamment, alors que l’un de ses fils perd la somme considérable de 60 000 livres en l’espace de six années. A son décès, elle n’a manifestement aucune dette majeure et dispose de biens meubles et de marchandises, dont des “boucaux de piques” et de la toile qui sont retirés de l’inventaire à cause des créanciers. Par ailleurs, son cas rappelle ceux étudiés par André Lespagnol qui signale 10 % de veuves parmi les négociants Malouins. Celles-ci mènent de vastes opérations commerciales, parfois risquées, comme le montre la faillite retentissante de l’une de ces femmes en 1715.  
Le décès de Nouelle Jouanne laisse apparaître qu’elle est le véritable ciment du noyau familial puisqu’il provoque une profonde discorde entre ses deux fils au sujet d’une bourse qu’elle aurait constitué pour Jacques de La Fosse, alors installé en Espagne. Anticipant des tensions entre ses deux fils, l’objectif de cette pensée particulière est bel et bien d’éviter tout procès. Or, la disparition de cette bourse entraîne un conflit et les deux frères cessent alors tout commerce ensemble. Se joue peut-être ici le rôle de chef de famille, remis en cause en raison du décès d’une veuve et du non respect de sa volonté d’un partage égal entre ses deux héritiers.
S’il reste difficile d’établir la situation exacte de Nouelle Jouanne lors de son décès, sa reprise d’une activité marchande est loin d’être un cas isolé.  Ainsi, de 1625 à 1655, les veuves représentent environ 27 % des demandes d’occupation de places dans la halle aux blés, située à proximité des quais au sud du Castrum de Rouen. Après 1625, l’année 1650 est la plus exceptionnelle de ce point de vu puisque trois veuves obtiennent des places. Parmi elles, la protestante Judith Cossart (1602-1684) se voit accorder en juin 1650 le droit « d’occuper sa vie durant » l’espace de vente d’Alexis Le Comte (1590-1650) qui était l’un des anciens marchands de grains. Moins d’une dizaine de jours après son décès, Judith reprend donc la place que son mari avait obtenu en février 1626 à la suite de sa mère, Susanne Le Sueur, « l’une des anciennes marchandes de grains ». Le rôle de la femme - et plus encore de la veuve - est donc de maintenir la place aux mains de la famille. Tout relâchement de ce point de vue entraînerait une forme de déclassement de l’affaire familiale puisque la place serait distribuée à un autre marchand. En parallèle, à la fin du mois de juin 1650, le fils de Judith et d’Alexis reprend la place vacante depuis quatre ans de Michel, son oncle. Ainsi, il convient pour cette famille de marchands de sécuriser deux places vacantes le même mois. Ces exemples de veuves-marchandes invitent donc à réviser notre vision de la solitude féminine et de la déchéance sociale qu’elle pourrait entraîner. Durant l’époque moderne, la veuve a un véritable rôle social et économique. Elle accède à une certaine forme d’indépendance, mais c’est d’autant plus vrai dans un secteur d’activité sans corporation et moins réglementé.
    

Baptiste Etienne


Source :
- AD S-M, 1 ER 2057, Livre de copies - Lettre de commerce de Robert de La Fosse, marchand mercier grossier
- AD S-M, 2 E 2 2448, Tabellionage, actes du 10/10/1640 et 2 E 1 2471, acte du 04/10/1651
- AD S-M, 3 E 1 ANC 172, Hôtel de ville - Halle aux grains, actes du 07/02/1626, du 14/06/1650 et du 18/06/1650

Bibliographie :
- Scarlett BEAUVALET-BOUTOUYRIE, Être veuve sous l'Ancien Régime, Paris, Belin, 2001
- Scarlett BEAUVALET-BOUTOUYRIE, "La femme seule à l'époque moderne : une histoire qui reste à écrire", Annales de Démographie Historique, 2001, p. 127-141
- Laurence CROQ, "La reprise des commerces en difficulté, l'exemple de la mercerie parisienne de Louis XIV à la Révolution", L'échec a-t-il des vertus économiques ?, Congrès de l'Association française d'histoire économique des 4 et 5 octobre 2013, Institut de la gestion publique et du développement économique, Comité pour l'histoire économique et financière de la France, coll. "Histoire économique et financière XIXe-XXe", Paris, 2015
- Christine DOUSSET, "Commerce et travail des femmes à l'époque moderne en France", Les Cahiers de Framespa, 2006 (http://journals.openedition.org/framespa/57)

 
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« (Jeanvier 1709)

L'iver a esté très exstraordinairement rude par
tout l'Uroppe que de vie d'homme l'on n'a veu un
pareil iver, sy long, aÿant continué à Rouen par 5
fois, de sorte qu'après Pacque l'on ce choffoit. Ce quÿ
a caussé disette de bois, manques de travail, tout
aresté, les vivres manques, pour les chemins inpratica-
ble, par les grande naige qui ont tombé, donc jamais
son pareil, grose eauxs pasable qui a duré 3 semaine plus-
ieurs mords de froit, pieud, mains gelléz, charté de bois.
Ce quÿ valloit 14 s. a esté vendu 45 s. à 50 s. C'est ensuivÿ, au
commensement d'avril, charté de grains, de vivres. Le pain
de 3 s. 6 d. à 15 s. et 18 s., les 6 marques ou 6 lt. la viande. De mesme,
sidre, vin, eau de vie, rencherie de plus d'une motié, pouvre-
té, misere, argen tres court, pettite gangne, métier demeurés
plain de pouvre, forse hause, drois d'entrée sur tout quÿ mine
& reduict le peuple à l'exstremité, gaierre contre l'Alemangne,
l'Engleterre, Holande, Portugal (...) »
En quelques lignes, on découvre tout l'effroi de Jacques Papavoine (1648-1724) confronté au Grand Hiver de 1709. Ce marchand mercier, puis courtier, est enregistré comme bourgeois de Rouen. Celui-ci est connu grâce à la rédaction de son Livre de raison. Il rédige régulièrement ce manuscrit sur une période allant de 1655 à 1723 et dans lequel il évoque ses affaires commerciales, mais aussi les événements du quotidien.
Son récit du mois de janvier 1709 est – c'est le moins que l'on puisse dire – relativement confus. Il évoque sans transition le froid, la cherté, les impositions, ainsi que les guerres.
Et pour cause, la guerre de Succession d’Espagne, entamée dès 1701 par Louis XIV s’enlise, faisant augmenter les prélèvements fiscaux et freinant considérablement l’activité économique du royaume. Dans ce mélange de complaintes, le trouble de ce marchand est des plus sensible. Qu’est-ce qu’il se passe lors du Grand Hiver 1709 ?
Comme le souligne Jacques, un grand froid touche l'Europe entière de la Scandinavie à la Méditerranée durant au moins quatre mois. Cette année glaciale succède à plusieurs années clémentes de 1701 à 1708, mais se situe dans une période plus large de climat capricieux. Concrètement,  entre 1630 et 1730, le climat est au cœur d'une courbe séculaire relativement moyenne à bonne. Toutefois, les années 1687-1700 constituent un bloc d'années froides avec une différence de 1,3 C° inférieure par rapport à la moyenne. Cela peut paraître faible, mais sur une période aussi courte c'est énorme puisqu'un dixième de degré peut faire varier d'un jour la date des moissons ou des vendanges. 1,3 C° de moins, ce sont des récoltes retardées de deux semaines en moyenne.
A l'échelle du royaume, l'hiver 1709 fait suite à un automne 1708 déjà rigoureux. En janvier, un froid vif s'installe subitement. Le 5 janvier, il fait encore +10,7 C° à Paris et -3,6 C° dès le lendemain. Jusqu'à la fin du mois de mars le froid persiste et, entre janvier et février, il fait en moyenne -20 C° en Île-de-France. La neige couvre presque entièrement le royaume et les eaux des fleuves et rivières débordent et gèlent en transformant les plaines en vastes glacières.
Jacques Papavoine est loin d'être le seul à évoquer cet événement majeur de l'histoire de France et il ne peut être suspect d'exagération.  S’il évoque cinq vagues de froid, l'historien Michel Lachiver n’en retient que quatre grands épisodes de froid consécutives à l’échelle du royaume. Le nord de la France a été particulièrement touché, mais le Grand Hiver frappe l’hexagone de manière généralisée. A Versailles, Louis XIV, lui-même, est contraint de rester cloîtré du 8 au 17 janvier ce qui « l'incommode, un peu, de ne point prendre l'air ». Il ne peut aller se promener à Marly que le 18 et le lendemain à Trianon. Pour le commun, la vie quotidienne est paralysée par le froid durant plusieurs jours et il gèle même dans les maisons, au coin des cheminées. Dans la suite de son évocation du Grand Hiver et de ses conséquences, Jacques Papavoine ne cesse de se plaindre de l'augmentation des impôts et d'une justice abandonnant « le tout en proÿe au plus forz ; parjures, fraude, subtillitéz, nulle consianse, sans charité, médisance, usure et autres genre de vivre sont dit usagé pour persécuter le juste ».
 

Baptiste Etienne


Source :
- BM Rouen, Ms. M. 281, Livre de raison, par Jacques Papavoine, f° 136

Bibliographie :
- Michel DERLANGE, « Aspects et conséquences d’une crise sur le temps long », Cahiers de la Méditerranée, 74 (http://cdlm.revues.org/2173-)
- Olivier JANDOT, « Les gens simples face à l'hiver (XVIe siècle-XVIIIe siècle) », Colloque qui s'est tenu les 26 et 27 septembre 2017 à la Fondation Singer-Polignac (https://vimeo.com/236119785)
- Marcel LACHIVER, Les années de misères – La famine au temps du Grand Roi, Fayard, Millau, 1991 

[ Modifié: mardi 29 mai 2018, 11:03 ]
 
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par Le Paleoblog, mardi 29 mai 2018, 10:41
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À l’image du pont de bateaux, les quais de Rouen sont un espace de l’entre-deux qui voient se développer des activités interlopes et criminogènes. Prenons l’exemple d’un crime commis sur les quais en mars 1651. À l’occasion de cette procédure, le voiturier Guillaume Aleaume est accusé de violences, « avec injures et grand scandale », envers le sergent Sebastien Descambosc.


Ce dernier souhaite alors placer une caisse de savon, qui n’avait pas encore fait l’objet d’une taxation, sous la garde du voiturier. Or, ce dernier aurait alors demandé « as-tu de l’argent pour me payer ? ». Malgré les protestations du sergent, affirmant être en mesure de régler cette charge, Guillaume Aleaume aurait entraîné un attroupement en refusant la garde et en déclamant « va t’en à La Bouille » ! Par la suite, le sergent est molesté par la foule « par forme de risée ». Déjà, en janvier de la même année, Nicollas de Bouelle, le serviteur de Guillaume Aleaume, était accusé d’homicide envers Pierre Duchesne, probablement domestique lui aussi. Cette affaire, parmi d’autres, révèle l’importance des personnels dédiés à la gestion et au maintien de l’ordre dans cet espace spécifique. Ainsi, l’administration de la police sur les quais ne relève – en théorie – que de la vicomté de l’eau.

Or, que signifie cette expression « va t’en à La Bouille » ? Il faut consulter l’interrogatoire du voiturier pour en comprendre tout son sens. Renvoyant à la paroisse de La Bouille, située à 25 km de Rouen, cette expression signifierait « va te f[air]e foutre » et a été reprise en cœur par la foule, afin de se moquer du sergent.

 

Baptiste Etienne

 


Sources :
- Archives Départementales de Seine-Maritime, 6 BP 138, Vicomté de l’eau, acte du 22 mars 1651; « Pour violence commise à Sebastien Descambosc, sergent de la viconté de l’eaue sur lesquels par des voituriers et brouettiers », acte du 3 mars 1651; « Comparence personnel pour crime commis sur le quay », acte du 18 mars 1651 ; « Minutte de contumace à baon contre François de Bouelle pour homicide », 1651

[ Modifié: mardi 29 mai 2018, 11:04 ]
 
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par Le Paleoblog, mardi 29 mai 2018, 10:32
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Nous avons tous remarqué au bas des actes produits aux XVIe et XVIIe siècles des signatures d’une grande diversité : parfaitement maîtrisées et pourvues de savants paraphes pour les lettrés, plus souvent assez hasardeuses pour la majorité de la population, ou parfois réduites à de simples croix pour les illettrés. Mais quel que soit leur niveau d’alphabétisation, certains de nos ancêtres se singularisaient au moyen d’une marque professionnelle. Il s’agissait d’une représentation graphique – et souvent codifiée – du métier qu’ils exerçaient. Ainsi, un joueur de violon faisait-il suivre sa signature du dessin d’un violon, ou un maître chapelier esquissait-il un chapeau. Certaines de ces représentations sont fort abouties, et témoignent même d’un réel sens artistique.

Ces marques professionnelles semblent avoir connu leur essor aux XVIe et XVIIe siècles. En effet, on en rencontre de nombreux exemples dans les archives notariales entre 1550 et 1650, ainsi que dans les registres paroissiaux, les archives judiciaires, etc. Mais il faut noter qu’antérieurement à cette période, les particuliers apposaient assez rarement leur signature ou leur marque au bas des actes, le curé, le notaire ou l’homme de loi qui rédigeait l’acte se portant seul garant de leur présence. Au XVIIIe siècle, les marques professionnelles se font beaucoup plus rares, sans doute en raison de l’élévation du niveau d’alphabétisation ou, peut-être, par peur d’être assimilé à un illettré ?

Certaines de ces marques étaient très codifiées. Les boulangers dessinaient classiquement une pelle à enfourner, les serruriers une clé, les maçons une équerre ou un fil à plomb, les potiers un pot, les tailleurs d’habit une paire de ciseaux, les maréchaux-ferrants un fer à cheval, etc.

À titre d’exemple, j’ai reproduit ci-dessus quelques-unes des marques professionnelles les plus significatives parmi toutes celles que j’ai rencontrées dans les archives notariales de Meaux (Seine-et-Marne), aux XVIe et XVIIe siècles.

Bien représentées dans tous les types d’archives et dans toutes les régions, ces marques professionnelles mériteraient assurément une étude typologique approfondie.

Jean-François Viel

[ Modifié: mardi 29 mai 2018, 10:33 ]
 
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Pour comprendre la finalité de cet acte, il faut préciser que ces joueurs d’instruments ne disposaient localement d’aucune structure corporative particulière, et ne pouvaient donc s’appuyer sur un règlement ou des statuts professionnels pour exercer leur métier. Ils accomplissaient leur apprentissage chez un maître joueur d’instruments (nombre d’entre eux étaient fils de maître), et étaient reçus à la maîtrise par un « roi des joueurs d’instruments tant hauts que bas de ce royaume », siégeant à Paris, ou, le plus souvent, par l’un de ses lieutenants locaux.

Ici la totalité des joueurs d’instruments de la ville s’associent. En fait, huit d’entre eux exerçaient depuis longtemps déjà leur activité, mais l’arrivée d’un nouveau musicien (Pierre Garnier) dans leur communauté leur donne l’occasion de redéfinir plus précisément les règles de la pratique collective. Le gros de leur activité était de « sonner de leurs instruments » à l’occasion des noces, qui s’étalaient sur plusieurs jours (« jour, veille et lendemain »), tant à Meaux même que dans les villages environnants. Ils animaient également les fiançailles, les fêtes des confréries, les carnavals et mascarades, et étaient parfois engagés à l’occasion de la fête patronale d’une paroisse urbaine ou rurale, malgré les réticences du clergé. Les instruments utilisés n’apparaissent pas dans cet acte, mais ils sont connus par d’autres documents(2) : poches, violons, altos, violoncelles, contrebasses, hautbois, flûtes traversières, musettes et cornets à bouquin. L’activité des joueurs d’instruments était peu rémunératrice, et tous exerçaient parallèlement une autre profession ; certains étaient cabaretiers, mais la plupart avaient un métier en rapport avec les vêtements : drapiers, chaussetiers, tailleurs d’habits.

Ce contrat d’association stipule que tous les deniers qui proviendront de l’activité commune seront répartis équitablement. Seule l’activité de « monstrer à dancer » est exclue du partage des gains, de même que la participation individuelle aux fiançailles ou jusqu’à deux musiciens aux mascarades. Ceux qui contreviendront à ces dispositions se verront infliger une amende de trois livres tournois et demie.

Mais la disposition la plus étonnante de ce document en une clause d’assistance aux musiciens malades : « Plus est accordé que sy aulcun d’eux est detenu en infirmité de maladie, il aura sa part à ce qui se gaignera par l’espace de trois mois ». Une forme d’assurance maladie, en quelque sorte !

Le contrat est signé en présence d’un joueur d’instruments de la ville de Coulommiers, ce qui indique que les liens entre les communautés ménétrières étaient assez resserrés d’une ville à l’autre. On note que sur les dix musiciens présents, sept ont apposé leur signature accompagnée d’un paraphe avec, pour certains d’entre eux, une réelle maîtrise de l’écriture. Les trois autres, illettrés, se sont contentés de dessiner un archet.

Jean-François Viel

 

Transcription intégrale :
« Du jeudy quatriesme febvrier M VIC dix

avant midy en l’hostel dudict Jehan Maillet(3),

« Furent presens en leurs personnes Pierre Boujon, Jacques Postol, Jehan
Juneau, Jehan Maillet, François Postolle, Nicolas Vigneron, Pierre
Jovin dit Duchesne, Pierre Garryer et Jehan Garnier,
tous joueurs d’instrumentz demeurans à Meaux, lesquelz voluntairement ont promis
et promectent l’un à l’aultre estres compagnons ensemble leur vie
durant en l’estat et exercice de joueurs d’instrumentz,
de sonner et jouer ès nopces, jour & landemain, et batons
de confrairies tant en la ville que aulx champs, & tous les
deniers qui en proviendront tant en general qu’en particulier
que toutes faveurs provenantz desdictz instrumentz se partiront
egalement entre eux. Plus est accordé que sy aulcun d’eux est
detenu en infirmité de maladie, il aura sa part à ce
qui se gaignera par l’espace de trois mois, comme
aussy que s’il est trouvé que quelqu’un d’entre eux ne
rapporte justement et fidellement ce qui se gaignera, paiera
l’amande de LX st. X d. une fois paier(a). Et oultre est
accordé que ceux qui monstreront à dancer ne seront tenuz de rapporter
aulcuns deniers ne faveurs qu’ilz en recepvront pour leurs
sallaires(b). Et sy ne sera tenu faire aulcun rapport de ce
que chascun d’eux pourront gaigner aux mascaraddes,
pourveu qu’ilz ne soient plus de deux joueurs, mais s’ilz
sont jusques à trois & audessus, rapporteront fidellement
à la communaulté ce qu’ilz auront receu. Comme
aussy sera subject à rapport ce quy sera gaigné au fiencées,
pourveus qu’ilz soient deux joueurs et ung seul ne raportera
riens(c). Semblablement se rapportera à icelle communaulté
tout le proffict et gain que chascun d’eux auront à toutes
nopces, veilles & landemain(d). Pour assurer ce que dessus,
les susnommez ont accordé et promis l’entretenir et accomplir
affin de vivre en paix & amitié ensemble, accordans lesdictz
Boujon, Postolle, Juneau, Maillet, Postolle, Vigneron, Jovin et

Garryer que ledict Jehan Garnyer entre en leur communaulté,
y entrant par ces presentes, après qu’il leur a paié
les faveurs accoustumez & les vins deppancés en faisant
la presente association(e). Dont etc. promectans etc. obligeans biens etc. renonceans etc.
Faict presences de Haymond Cabry, maistre joueur d’instrumentz demeurant à Coulomiers, et
Jacques Musault, clerc à Meaux, tesmoings, les an et jour que dessus. »

[Ainsi signé : marque dudict Jehan Juneau (un archet) / marque dudict Pierre Boujon (un archet) / J. Postolle, avec paraphe / Jehan Maylet, avec paraphe / Pierre Jauvain, avec paraphe / marque dudict Vigneron (un archet) / P. Garryer, avec paraphe / J. Garnyer, avec paraphe / F. Postolle, avec paraphe / H. Cabry, avec paraphe / Leroy, notaire, avec paraphe/ Mussault, tesmoing, avec paraphe.]

Renvois :
(a) au proffict de ladicte communaulté.

(b) hors mis les gains qui ne se rapporteront.
(c) pourveu qu’il n’y ayt que luy quy joue ledict jour, et s’il y en a d’aultres, tous rapporteront.
(d) et sy a esté accordé que ceux qui reffuzeront à aller aux champs, chascun à leur tour, n’auront aulcune part à ce qui sera receu, ains ladicte part appartiendra à la communaulté.
(e) Comme aussy a esté accordé que ledict Garnyer ne prendra et n’aura aulcune part aux deniers & choses promis pour les nopces marchandées jusques à huy, mais bien aura sa part de ce quy se marchandera sy après.

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(1) Archives départementales de Seine-et-Marne, minutes de Me Jean Leroy, notaire royal à Meaux, 145 E 1.
(2) Notamment à partir des inventaires après décès de musiciens.
(3) Ce patronyme était usuellement orthographié Maylet, voire Mahilet.

[ Modifié: mardi 29 mai 2018, 11:07 ]