Articles de blog de Baptiste Etienne

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L'incendie de Troyes en 1524 a peu fait l'objet d'études, malgré son retentissement considérable à l'époque. On retient essentiellement ce qu'en dit le local Nicolas Pithou ou l'avocat Nicolas Versoris. Bien que Troyen, le premier n'est pas témoin direct (comme le précise son texte au sujet même de la date des faits : "comme j'ay entendu") et le second appartient à une famille parisienne connue qui a donné plusieurs hommes de loi au Parlement et au Châtelet. Professionnellement, il suit donc les traces de son père, Guillaume. Malgré une fortune somme toute modeste, il est soldat de la garde bourgeoise et fait habituellement son service à la porte Saint-Germain. Attaché au roi, on comprend son intérêt pour les questions de sécurité publique, dans le livre de raison qu'il rédige au quotidien.
Ces auteurs sont les principales sources sur le sujet, mais la découverte d'une autre mention dans une Chronique parisienne apporte un nouvel éclairage sur les évènements. Et pour cause, ces deux écrits d'auteurs parisiens sont très proches et appartiennent au champ du for privé. Il s'agit donc de documents produits en dehors d'un cadre institutionnel et témoignant d'une prise de parole personnelle.

Si l'un des manuscrits est conservé aux archives du Vatican et l'autre se trouve à la Bibliothèque nationale de France, ils témoignent tous deux de ce qui se disait à la capitale au moment des faits, au sujet d'un incendie qui s'est déroulé à plus de 150 km de là. Si les deux récits sont rédigés à peu de distance des évènements, sans travail de réécriture spécifique, il est difficile de déterminer les sources mobilisées par chacun des auteurs. Probablement se fondent-ils essentiellement sur les rumeurs qui bruissent dans les rues parisiennes. 

Pour ces deux auteurs de la capitale, les faits sont lointains. Ils peuvent même être contradictoires au sein d'un même récit. À Troyes, le contexte est un peu particulier puisque les pauvres sont "alangouriz de fain" et la tension règne dans une ville tenaillée par la cherté. Le 24 mai 1524, alors que les beaux jours sont là et qu'il règne une certaine chaleur depuis plusieurs semaines, le feu éclate. Le chroniqueur parisien considère que l'affaire commence "après 
minuyt", mais le troyens Nicolas Pithou atteste plutôt de 22 heures. On sait que l'incendie se propage rapidement depuis la maison d'un apothicaire (rue de l'Épicerie) et ravage d'abord le cœur commerçant de la ville (quartiers de Croncels, de Saint-Jean et du Beffroy). Les deux parisiens s'accordent pour considérer que l'incendie est d'importance, ravageant un tiers de la ville jusqu'à la porte Beffroi, soit "quinze cens maisons", auxquelles s'ajoutent "cinq ou six esglises" (dont partiellement celle de Saint-Jean-au-Marché, et totalement pour Saint-Pantaléon et Saint-Nicolas ; il en est de même pour l'hôtel de la Commanderie, bâtiment fait de pierres, fondé par les Templiers puis dévolu aux Hospitaliers). Versoris se risque même à une estimation allant jusqu'à "ung million d'or" perdu, en immeubles, biens et marchandises. Dans son récit, Nicolas Pithou considère également que l'agitation permet à une partie de la population pauvre d'accéder aux greniers jusque-là fermés et de se servir à leurs risques et périls. Ce qui est intéressant ici, c'est que – pour les deux auteurs parisiens – le traitement des faits est vite expédié. Pour eux, cela n'a d'importance qu'à travers les répercussions de l'incendie de Troyes dans la capitale. Ce qui compte, c'est qu'il s'agit d'incendiaires, appelés boutefeux, et que l'acte est criminel. Versoris ne s'en cache pourtant pas : il s'agit d'informations d'une fiabilité douteuse. Il l'exprime clairement à travers la formule "l'on dict et est certain que c'estoit feu gregois". L'expression est ici clairement un oxymore, c'est-à-dire l'association de deux notions contraires.

Ainsi, on est au cœur de la "rumeur", terme qui apparaît en langue française au XIIIe siècle. Durant l'époque médiévale et encore au XVIe siècle, il est peu employé et est principalement assimilé au "bruit qui court". L'information qui emprunte des voies informelles et populaires. À cette époque, on préfère la notion de "bruit public" qui peut concerner le peuple ou un groupe social plus déterminé. Ces expressions sont impalpables et difficiles à cerner pour l'historien. La principale difficulté consiste à comprendre ce phénomène oral à partir de sources écrites. Le chroniqueur parisien, par exemple, ne s'aventure pas en conjectures sur les causes de l'incendie, mais cherche un responsable lorsqu'il considère que "la commune renommée estoit que Monsr de Bourbon avoit ce fait faire". La renommée est alors l'opinion d'une "grant quantité de gens" au sujet d'un individu. Il faut bien prendre en compte la portée de cette expression puisque cela évoque explicitement la réputation, notion capitale durant l'époque moderne. Pour l'opinion commune, Charles III de Bourbon (1490-1527) est un suspect commode. Connétable de France jusqu'à l'année précédente, il vient de fuir auprès de Charles Quint qui le nomme lieutenant-général. Humilié et pourchassé, alors que ses terres sont rattachées au royaume, il vient tout juste de remporter la bataille de la Sesia du 30 avril et prépare l'invasion de la Provence.
De plus, le chroniqueur parisien semble donner raison à la thèse criminelle en insistant sur la durée extraordinaire de l'incendie (deux jours et deux nuits). En soulignant qu'il prend à plusieurs endroits simultanément, l'acte malveillant est donc signé. Nicolas Versoris, comme souligné ci-dessus, évoque également la piste du feu grégeois et ce n'est pas un hasard. Employé au Moyen Âge par les Byzantins pour les combats navals, il a l'avantage certain de résister à l'eau. Pourtant d'autres informations de l'époque font état d'un feu tombé du ciel, ce qui pourrait évoquer un orage comme il en existe tant en cette saison. On peut également considérer, comme le propose Nicolas Pithou que l'accident est à privilégier puisque le feu part du magasin d'un apothicaire qui contient nombre de "matieres facilles à s'emflamber", comme des poix qui sont des substances résineuses inflammables ou de l'huile de pétrole. Les éléments contradictoires s'accumulent, les hommes du temps ne font pas nécessairement le tri et les incohérences apparentes sont noyées dans le feu de la plume. Et pour cause, ce qui retient l'attention d'un parisien c'est bien que la majorité se persuade que des incendiaires sont à la solde des Flamands et des Anglais.

En 1524, le royaume de France est engagé dans la Sixième guerre d'Italie qui l'oppose à la monarchie espagnole, au royaume d'Angleterre et au Saint-Empire, aux côtés de leurs alliés de la République de Venise. Ce conflit met en jeu les prétentions de François Ier en Italie, dans les Flandres et en Artois. En somme, comme pour l'accusation à l'encontre de Charles III de Bourbon, il s'agit de désigner l'ennemi de l'extérieur et sa cinquième colonne à l'intérieur des frontières. Pour les deux auteurs parisiens, vous l'aurez compris, ce qui compte ce n'est pas tant l'incendie de Troyes, que ses répercussions à Paris. Ainsi, immédiatement des suspects sont arrêtés dans la plus grande confusion, afin "de sçavoir toute vérité". 
Suivant une logique proche de celle de l'incendie de Tonnerre en 1553, on suspecte même un vaste complot, avec des boutefeux prétendument chargés d'incendier les plus grandes villes du royaume. Les choses s'emballent et chacun confesse des centaines de complices, tant et si bien que la thèse "estoit la plus commune et s'imprima si fort en l'esprit de tous qu'elle dure encore à present" (c'est-à-dire la fin du XVIe siècle, moment où il écrit). Nicolas Pithou rapporte que, déjà dans la ville même de Troyes, des pillards pris sur le fait sont considérés comme responsables de l'incendie, immédiatement condamnés sans autre forme de procès, alors que de pauvres savoyards de passages "receurent un fort mauvais traitement". Comme souvent, dans la société d'Ancien Régime, les étrangers sont l'objet de peurs et de fantasmes, il sont donc les cibles privilégiées en période de crise. 

À la capitale, la rumeur se répand comme une trainée de poudre et s'amplifie, on croit même savoir que les incendiaires sont déjà entre les murs. La peur s'empare des rues alors qu'on découvre des "croix rouges et noires bourguignonnes" aux portes d'entrées de maisons, le premier juin soit à peine une semaine après l'incendie. Pour les auteurs parisiens, l'enjeu est bien là : les bourgeois en armes sont mobilisés la nuit et les portes de la ville sont fermées. C'est dans ce contexte d'inquiétude qu'on "envoya querir pour le interrogé" un vieil homme que le chroniqueur juge comme "le plus lait villain que jamais homme vit". Si on cherche à démêler les faits par voie judiciaire, l'objectif est également de procéder à des exécutions, comme dans le cas du jeune couple. Également qualifiées de "plus laides creatures que l’on eut peu regarder", la condamnation à être brûlés vifs vise à rassurer par une démonstration de force. L'objectif pour le pouvoir est de montrer et de donner à voir sa victoire sur le crime. Symboliquement, on applique le bûcher quand le crime exige une purification extrême et l'élimination totale du corps du coupable. Cela correspond aussi à la tendance classique d'imposer une sanction analogue au crime perpétré dans de nombreux tribunaux d'Ancien Régime.

Au sein du microcosme d'une société urbaine du XVIe siècle, il faut aussi intégrer que cette crainte de l'incendie volontaire ne peut être qu'au centre des préoccupations des autorités et des chroniqueurs de Paris ou d'ailleurs. Jamais anodin, les dégâts sont souvent importants et pas seulement pour les propriétaires ou les locataires de maisons incendiées, mais aussi pour l'ensemble de la communauté.
Depuis le Moyen Âge, il est difficile d'éteindre des incendies en ville et cela demeure une problématique longtemps encore, comme en témoigne le Grand incendie de Londres en 1666 qui ravage plus de 13 000 maisons, 87 églises paroissiales, la cathédrale Saint-Paul et la Cité. Pour porter l'eau et s'attaquer aux flammes, le plus souvent on ne dispose que de seaux et de cruches. Des chiffons humides peuvent être placés au bout de perches tendues pour ralentir le feu, mais le plus souvent la solution réside dans l'abattement de murs et de maisons. Avec la peste et les maladies, l'incendie reste un risque contre lequel on peine à se prémunir efficacement. C'est sans doute ce qui explique ce déferlement de rumeurs et de nouvelles dans un contexte de conflits internationaux exacerbés. On assimile donc, dans un même mouvement, conspirateurs, empoisonneurs, assassins et incendiaires, ce qui forme un cocktail inflammable dont les auteurs d'écrits privés se font l'écho.

Baptiste ETIENNE

Transcription :
« (Des bouttefeux de Troys) L’an mil V
c XXIIII, le mardi XXIIII jour de may audict an,
il y eut plusieurs maraulx de la ville de Troys qui après
minuyt mirent le feu dedans ladicte ville. Lequel feu dura par
l’espace de deux jours et deux nuytz et fut brulé plus de
la tierce partye de la ville et furent brulez lesdictz maraulx en
plusieurs lieux et y avoit desdictz maraulx tel qui n’avoit
que huit ans et, toutesfoys, furent brulez tous vifz. Entre
aultres, fut amenée une femme à Paris, avecques ung jeune garson,
environ de l’aage de quinze ans, lequel l’on disoit estre le fiencé
à ladicte femme qui furent brulez tous vifz en la Place Maubert,
le samedi (rayé : X) IIe jour de juillet audict an et disoit l'en que c’estoient
les deux plus laides creatures que l’on eut peu regarder
et icelle année le mardi XXVe jour d’octobre fut brulé tout
vif en la Place de Greve ung vielz homme des boutefeux dudict
Troys. Lequel avoit esté mys au feu à Troys, mais la court l’envoya
querir pour le interrogé et estoit le plus lait villain que jamais
homme vit et la commune renommée estoit que Monsr de
Bourbon avoit ce fait faire. »

Références :
BnF, Français 17527, Chronique parisienne
BnF, Dupuy 698, Histoire ecclesiastique de l'eglise de la ville de Troyes, capitalle du conté et pays de Champagne, de la restauration du pur service de Dieu et de l'ancien ministere en ladicte eglise, contenant sa renaissance et son accroissement et les troubles, persecutions et autres remarcables advenues en ladicte eglise, jusques en l'an mil cinq cent quatre vingt et quatorze, par Nicolas Pithou, sieur de Changobert
Gustave Fagniez (éd.), Livre de raison de Me Nicolas Versoris, avocat au Parlement de Paris (1519-1530), Paris : imprimerie Daupeley-Gouverneur, 1885, p. 47-51
Amédée Salmon (éd.), Philippe de Beaumanoir – Coutumes de Beauvaisis, vol. 2, Paris : Alphonse Picard et fils, éditeurs, 1900, p. 419
Pierre-Eugène Leroy, Chronique de Troyes et de la Champagne durant les guerres de Religion (1524-1594), 3 vol., Reims : Presses Universitaires de Reims, 1998-2000

Christiane de Craecker-Dussart, « La rumeur : une source d'informations que l'historien ne peut négliger. À propos d'un recueil récent », dans Le Moyen Âge, n° 1, 2012, p. 169-176
Simon Dagenais, La circulation de l'information en France pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle vue par les diaristes parisiens et toulousains Barbier, Hardy et Barthès, Mémoire de maîtrise, Université de Québec, Montréal, 2010
Catherine Denys, « Ce que la lutte contre l'incendie nous apprend de la police urbaine au XVIIIe siècle », Orages, Littérature et culture (1760-1830), Association Orages, 2011, p. 17-36
Séverine Fargette, « Rumeurs, propagande et opinion publique au temps de la guerre civile (1407-1420) », Le Moyen Âge, n° 2, 2007, p. 309-334
Claude Gauvard, « Rumeur et stéréotypes à la fin du Moyen Âge », dans La circulation des nouvelles au Moyen Âge, Paris : Éditions de la Sorbonne, 1994, p. 157-177
Nicole Gonthier, « À tout crime, un châtiment », dans Le châtiment du crime au Moyen Âge (XIIe-XVIIe siècle), Rennes : Presses universitaires de Rennes, 1998, p. 111-172 
Didier Le Fur, « La colère de Dieu », dans François Ier, Paris : Perrin, 2015, p. 321-332
François Vion-Delphin et François Lassus (dir.), Les hommes et le feu de l'Antiquité à nos jours – Du feu mythique et bienfaiteur au feu dévastateur, Besançon : Presses universitaires de Franche-Comté, 2003

"Les écrits du for privé de la fin du Moyen Âge à 1914", Groupe de recherches de l'Université de Paris-Sorbonne dirigé par Jean-Pierre Bardet et François-Joseph Ruggiu, ANR-CNRS, n° 2649 (en ligne
[ Modifié: dimanche 23 mai 2021, 22:37 ]